Tip & Shaft | Fabien Delahaye : « Revenir à la navigation »
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Fabien Delahaye : « Revenir à la navigation »

Fabien Delahaye est bien occupé en ce mois de mai : après avoir disputé sur le Multi50 Solidaires en peloton le Grand Prix Guyader puis l’Armen Race Uship en IRC, le Normand a mis le cap sur Newport pour préparer le départ de la neuvième étape de la Volvo Ocean Race pour Dongfeng Race Team dont il est en charge de la performance. Il retraversera ensuite l’Atlantique pour prendre le départ de la Normandy Channel Race en Class40 avec Aymeric Chappellier, avant de retrouver Dongfeng pour la suite et fin de la Volvo ! Entre deux courses, il a trouvé le temps d’évoquer tous ces sujets pour Tip & Shaft.

Peux-tu nous dire en quoi consiste ton travail chez Dongfeng Race Team ?
Je suis d’abord en charge de la performance, ce qui signifie que mon travail, en binôme avec Cyrille Douillet [par ailleurs cofondateur de la société KND Sailing Performance, NDLR], consiste à analyser toutes les données du bord que l’on récupère à la fin des étapes, mais également à comprendre ce qui se passe chez les autres. Pendant les étapes, cela nécessite d’être en veille pour savoir notamment à quels moments on est plus ou moins rapides que les autres, on regarde aussi les images des OBR, qui permettent d’en apprendre sur les autres, ça va de certains réglages à bord aux configurations de voiles, chaque équipe fait ça. On essaie donc de se servir d’une étape pour progresser sur la suivante et ne pas perdre l’avance qu’on avait au départ de la Volvo, liée au fait qu’on avait commencé la préparation plus tôt.

Cette avance existe-t-elle toujours après huit étapes courues sur onze ?
C’est devenu beaucoup plus serré, certains vont beaucoup plus vite qu’au départ, comme Vestas ou Brunel qui a clairement franchi un cap, ils sont aujourd’hui très rapides dans le vent fort à certains angles. C’est sûr qu’ils ont découvert des choses qu’ils n’avaient pas vues au début, notamment sur les premières étapes un peu ventées. Il faut dire qu’il y a eu sur ces premières étapes des choses qui ont été sorties par les « Race Experts » de la course. Ce compte Twitter dévoilait beaucoup de choses censées restées secrètes, dans la mesure où seule l’organisation avait accès aux datas des bateaux en temps réel pendant les étapes. Cela a permis à certaines équipes de gagner beaucoup de temps dès le départ, ce n’était pas très « fair » de casser ainsi toute la préparation des projets qui avaient commencé le travail plus tôt. Ils avaient clairement dépassé les limites ; depuis, ils se cantonnent plus à de l’explication météo et tactique.

Que t’inspire l’incroyable arrivée de la huitième étape à Newport qui a souri à Mapfre, au détriment de Dongfeng ?
Nous sommes tous très déçus de cette arrivée, d’autant que ce n’est pas faute d’avoir essayé de modifier les choses : la question d’imaginer une arrivée plus tôt avait été évoquée au départ d’Itajai pour éviter ce genre de scénario qui est finalement arrivé, les organisateurs n’ont rien voulu savoir… Du coup, c’est tout le travail de quinze jours de nav qui s’effondre en 10 milles car si on regarde toute l’étape, on n’a pas grand-chose à se reprocher, il y a eu à chaque fois de bons choix de placements, une bonne vitesse générale, on s’est retrouvés en tête la veille de l’arrivée… On avait la possibilité de faire le break au général, on se retrouve finalement à courir de nouveau derrière la première place à trois étapes de la fin.

Tu es aussi navigant de réserve sur cette Volvo Ocean Race, tu as d’ailleurs remplacé au pied levé Daryl Wislang, blessé, juste avant le départ de l’étape de l’Indien, comment l’as-tu vécue et que penses-tu du débat sur la dureté des VO65 ?
Ça restera un souvenir à vie, ce départ en deux heures était quand même un peu insolite, ce n’est pas comme ça que j’envisageais mon premier Indien, mais je pense que j’ai rapidement trouvé ma place à bord et j’en garde de belles images, des bons quarts de barre, c’était vraiment une belle expérience. Après, c’est vrai que ce sont des bateaux durs : tant que tu n’as pas d’eau sur le pont, tu remets de la bâche, du coup, tu es tout le temps toilé et gîté, ça mouille très fort et ça va vite. Les manœuvres sont dures parce que les voiles sont lourdes et les bateaux puissants ; quand en plus, il fait froid et qu’il y a beaucoup de vent et de la mer, ça rend l’exercice encore plus délicat. Après, on a fait la préparation dans les mêmes conditions, tout le monde y a été en connaissance de cause.

Troisième aspect de ta mission, celle de coach des navigants chinois pendant les étapes, raconte-nous…
Le but était de faire en sorte que les trois Chinois du projet continuent à naviguer en Figaro 2 à Lorient [sur le bateau loué à Jérémie Beyou, NDLR] quand ils n’étaient pas sur le Volvo 65 pour qu’ils progressent. L’idée a ensuite germé d’accompagner celui qui le voulait pour s’aligner au départ de la Solitaire, ce qui est le cas d’Horace. Donc aujourd’hui, mon rôle est de le préparer en vue de la Solitaire du Figaro.

En a-t-il les capacités ?
C’est serré parce qu’il n’a pas eu beaucoup de jours d’entraînements, mais c’est un mec qui en veut, qui navigue très bien et qui, mine de rien, commence à avoir beaucoup d’expérience. Maintenant, il lui faut apprendre les bases du solitaire, donc il va courir la Le Havre All Mer Cup mi-juin et la Solo Basse-Normandie dans la foulée, on verra s’il est prêt à relever le défi à l’issue de ces deux courses.

Parlons maintenant de ton avenir : sais-tu ce que tu feras après la Volvo Ocean Race ?
Aujourd’hui, après six ans de Figaro, puis une expérience de deux ans en Imoca avec Jean-Pierre Dick et cette Volvo, deux projets qui m’ont permis de développer des compétences autres que celle de navigant, je pense avoir couvert beaucoup d’aspects de la course au large. L’idée, c’est que toute cette expérience accumulée me serve pour revenir un peu plus fort, car l’objectif est maintenant de revenir à la navigation. Dans ce cas, soit on essaie de se placer sur les projets des autres, soit on prend sa vie en main et on essaie de provoquer un peu le destin. C’est ce que j’ai fait en prenant le risque de me porter acquéreur d’un Figaro 3 pour l’année prochaine. Il y aura aussi une une Jacques-Vabre, j’aimerais bien pouvoir intégrer un projet, si possible en Imoca, avec éventuellement derrière un accompagnement en vue du Vendée Globe. Maintenant, il faut ressortir le costard et la cravate pour aller chercher des financements, il y a une nouvelle histoire à écrire, et en parallèle, je continue à naviguer dès qu’il y a des possibilités.

Notamment en Class40 avec Aymeric Chappellier sur la Normandy Channel Race, comment la connexion s’est-elle faite entre vous et comment appréhendes-tu ce retour au large ?
Il était récemment en stage à Lorient et cherchait du monde pour faire des entraînements. J’y suis allé deux jours et comme ça s’est bien passé, il m’a proposé de faire la Normandy. Il se trouve que le créneau était jouable avec la Volvo parce que c’était pendant l’étape Atlantique, j’ai donc demandé à Dongfeng qui a accepté. Je suis content parce que cette Normandy Channel Race va me permettre de me remettre en mode course au large avec un plateau sportif très relevé, ça sera une reprise de repères très sympa, encore plus avec Aymeric que je connais bien. J’aime sa rigueur, s’il a un bon bateau aujourd’hui, c’est aussi parce qu’il met tout au service de la performance et ne laisse rien au hasard. On partage les mêmes façons de faire, la même envie et les mêmes objectifs. La Normandy Channel Race est en plus pour moi le meilleur moyen d’être visible à l’endroit où j’ai monté mes premiers projets, autour de mes partenaires historiques en Figaro, c’est l’occasion de relancer le projet.

D’autres navigations en vue cette année ?
Je reviens du Grand Prix Guyader que j’ai couru en Multi50 avec Thibaut Vauchel-Camus que je vais accompagner en vue de la Route du Rhum. J’interviendrai sur tout ce qui est analyse de performance, l’objectif est d’amener un peu de rigueur pour bien calibrer le bateau, le pilote, lui permettre de prendre de la confiance sur son bateau avant le départ du Rhum, avec également une autre casquette sur la navigation et la préparation météo. Je fais aussi l’Armen Race et des courses IRC avec le propriétaire de Lann Ael 2, le bateau qui a gagné le Fastnet l’année dernière, j’aide sur tout ce qui est calibration, performances et navigation.

Tu parlais de Vendée Globe tout à l’heure, cela reste-t-il ton objectif ultime ?
Oui, après, plus ça va, plus je me dis que je me plais bien dans ce que je fais aujourd’hui, dans des projets performants. Ce qui est sûr, c’est que je ne ferai pas le Vendée pour faire le Vendée. Ce n’est pas du tout de la prétention, mais c’est parce que je prends aujourd’hui du plaisir à me retrouver dans des projets où, sportivement, j’y trouve mon compte. Donc, l’objectif ultime n’est pas de me travestir pour faire le Vendée, il est de naviguer sur de beaux projets, où l’humain fonctionne bien, sur la Volvo, en Imoca ou autres. Franchement, si on me propose un nouveau projet Volvo, je resigne tout de suite dans les mêmes conditions, je prends énormément de plaisir à travailler avec des gens compétents, j’apprends beaucoup de choses.

Volvo, Imoca, que penses-tu pour finir du projet d’associer les deux univers en faisant courir la Volvo Ocean Race sur des 60 pieds Imoca ?
Mon avis est très partagé sur la question. Pour l’instant, au regard des différences d’états d’esprit entre une Volvo Ocean Race très anglo-saxonne et le Vendée Globe très franco-français, je ne vois pas beaucoup de passerelles entre les deux, j’ai du mal à voir comment Volvo et Imoca peuvent cohabiter. Et j’ai du mal à voir un bateau Imoca solitaire sur une Volvo ou un bateau d’équipage designé par des équipes « très riches » faire le Vendée ensuite. Après, j’ai hâte que les choses soient annoncées pour en savoir un peu plus.