Conrad Humphreys was the sailing master during the TV Show Mutiny

Conrad Humphreys : « Ne craignez pas l’isolement, voyez-le comme une opportunité »

Septième du Vendée Globe 2004-2005, Conrad Humphreys, qui compte également à son actif deux tours du monde en équipage, le BT Global Challenge en 2000-01 qu’il a remporté et la Whitbread en 1993, a participé en 2016 à une émission de télé-réalité appelée Mutiny. Le concept : un périple de 4000 milles à 9f sur un bateau de 7 mètres entre les Tonga et le Timor, similaire à celui du Capitaine Bligh et de ses hommes, abandonnés en mer par les mutins du Bounty en 1789. Le navigateur britannique fait partager ses expériences de confinement.

Comment faire en sorte qu’un confinement dans un petit espace se passe bien ?
Sur Mutiny, nous avions en gros un mètre d’espace chacun pendant 60 jours. Ce n’est pas très différent de ce que l’on demande à certaines personnes aujourd’hui. Le point de départ a été de se fixer un objectif. Bligh aurait dit : « Notre objectif est d’obtenir de la nourriture et de l’eau et de rester en sécurité », c’est ce que les gens font maintenant. Il aurait brossé un tableau très clair de la façon dont ils allaient survivre et de l’endroit où ils allaient se rendre. Les briefings et les débriefings quotidiens sont importants, nous les avons aujourd’hui de nos dirigeants, il s’agit pour eux d’être présents pour que chaque jour, les gens voient un dirigeant qui les rassure sur ce qu’il se passe. Je me souviens de la première nuit, nous avons parlé de la façon dont nous allions survivre, de la discipline dont il faudrait faire preuve et de la nécessité d’être honnêtes et de se dire les choses.

Comment éviter les conflits ?
La clé pour est de comprendre réellement ce qui fait que les gens se sentent concernés. Il faut être ouvert et maintenir le dialogue pour comprendre les motivations des gens, leurs espoirs et leurs rêves. Dans la plupart des environnements, comme dans une famille ou une équipe, les gens se connaissent suffisamment pour laisser les autres tranquilles s’ils sentent que ça ne va pas très fort, par exemple le matin. Il y a des gens qui sont du matin, d’autres pas du tout. Sur Mutiny, les gens sont venus avec des objectifs différents. Le mien était de s’assurer qu’ils soient en sécurité et qu’ils arrivent au bout en ayant eu le moins de conflits possible, j’étais focalisé sur la dynamique de l’équipe et le maintien de l’harmonie à bord. Si on prend l’exemple de la Volvo, vous mettez neuf ou dix marins super professionnels ensemble, mais sans forcément leur donner le mécanisme pour vivre ensemble, c’est plus du type « Nous sommes des professionnels, nous n’avons pas besoin de parler des problèmes et nous continuons à naviguer », alors que je pense que les équipes les plus performantes sont celles où les équipiers sont capables de partager leurs expériences plutôt que de tout garder enfoui. Je pense que nous l’avons vu sur la dernière édition.

Quelle est ta vision du leadership ?
L’expérience compte énormément. Dans Mutiny, même si Ant Middleton avait le rôle du Capitaine Bligh, le skipper, quand il y avait une crise, tout le monde se tournait vers moi, pour savoir ce que nous allions faire d’un point de vue navigation. En fin de compte, c’est moi qui prenais les décisions, ma relation avec Ant était en ce sens vraiment critique, parce qu’il était notre chef, mais mon rôle était de l’aider à prendre des décisions sans qu’il se sente menacé. Dans les équipes de voile, le chef est un peu la figure de proue, mais c’est nécessaire d’avoir de très bons chefs de quart, je suis un grand partisan du leadership partagé. Je pense à ma propre famille en ce moment, qui est plus stressée que d’habitude, avec la scolarité des enfants à gérer, des revenus plus ou moins prévisibles, l’important est vraiment de prendre les décisions ensemble. Sur Mutiny, il y a eu des moments où nous avons eu un jeune Ecossais, Chris, qui était un marin talentueux mais avait du mal supporter qu’on lui dise quoi faire. Il provoquait des conflits et n’avait pas l’esprit d’équipe. Je pense que j’aurais dû le promouvoir et lui donner des responsabilités, parce que sous la pression, de tels personnages un peu instables arrivent à s’épanouir grâce aux responsabilités que tu leur confies. Au contraire, Ant a fait quelque chose de plus militariste, en le rétrogradant et en lui enlevant des responsabilités, je ne pense que c’était la bonne chose à faire. Il s’est senti moins valorisé et donc plus enclin à en rajouter. J’ai alors pris Chris sous mon aile et je lui ai appris tout ce que j’ai pu, en tête à tête, nous avions le luxe d’avoir du temps, comme c’est le cas en ce moment.

Est-ce aussi important de prendre en compte le fait que les gens sont nerveux à cause du stress et de la fatigue extrême ?
Sur le Vendée Globe, Vikki (sa femme) est devenue mon coach par défaut. Tous les jours, la conversation était similaire du style « Est-ce que tu as dormi ? » et rien qu’à ma voix, elle avait la réponse. Parfois, quand tu n’arrives pas à réparer quelque chose par exemple, tu veux que ton interlocuteur ait de l’empathie pour toi, mais la plupart du temps, tu veux plus qu’il te donne un coup de pied au cul pour te pousser, mais la clé, c’est le moment où il faut le donner. Est-ce qu’il faut la jouer sur l’empathie ou juste dire « Allez, tu es assez bon pour t’en sortir » ? Je me souviens qu’une semaine avant d’arriver aux Sables d’Olonne, mon générateur de secours m’a abandonné, sachant que je n’avais plus mon moteur principal depuis les mers du Sud, et que j’avais un problème de quille que je devais faire basculer avec les moyens du bord. Et tout d’un coup, à une semaine de l’arrivée, je me retrouvais privé de moyen de charger des fichiers et de faire marcher mon pilote automatique. J’ai essayé de bricoler un système pour fixer la barre, mais le bateau se mettait à virer sans que je ne le veuille. Nous étions proches des Açores, le vent était instable, j’étais cramé, j’essayais de dormir sur le pont en tenant la barre, mais je n’y arrivais pas. Au bout du dixième virement non contrôlé, j’ai appelé Vikki et je lui ai dit « Je ne peux pas le faire, je ne peux pas faire les derniers 1 000 milles sans le pilote. » Elle m’a répondu : « Conrad, si Jean-Pierre Dick peut faire 12 000 milles sans moteur, je suis sûr que tu peux faire 1 000 milles jusqu’à l’arrivée. » J’étais livide et tellement en colère. J’aurais dû lui dire : « Jean-Pierre Dick a un tout nouveau bateau, il a des panneaux solaires, tout ce qu’il faut, tu en sais quoi ? ». Mais j’ai raccroché, je pense que nous ne nous sommes pas parlé pendant trois jours. Ce que j’ai fait, c’est que j’ai affalé les voiles, j’ai dormi, puis je les ai hissées de nouveau, j’ai réessayé d’installer mon système de fortune, ça a marché et je suis reparti. Je pense que c’était la seule fois de toute la course où elle avait peut-être mal jugé la situation, mais finalement, elle m’a botté le cul et ça m’a ramené à la maison.

Quel conseil donneriez-vous aux personnes qui sont affectées par la solitude en cette période de confinement ?
Un des mantras que je répète est de ne pas craindre l’isolement. Il nous rend plus résistants et plus adaptables. Et lorsque nous sortirons de cette période, nous nous dirons que nous sommes plus débrouillards, plus aptes à faire face aux situations. Et il ne faut pas être trop dur avec soi-même. Pendant le Vendée Globe, j’ai souffert de voix dans ma tête qui critiquaient ma performance, ma stratégie, ma tactique et ne me laissaient jamais de répit. Il faut apprendre à gérer ça en prenant des moments dans la journée pour réfléchir positivement et se dire « J’ai fait quelque chose de bien », comme quand, en mer, vous vous dites « J’ai fait le bon changement de voile au bon moment ». Comme il n’y a personne autour de vous pour vous féliciter en vous donnant une tape dans le dos, il faut apprendre à le faire soi-même.

Faut-il installer une routine ?
La façon dont tu organises ta journée est la clé, en période de confinement comme en course au large. Personnellement, je suis quelqu’un du matin, j’utilise donc cette force pour m’organiser et j’ai appris à faire des trucs le matin en priorité, comme la stratégie, la météo, et à faire des siestes l’après-midi. Pendant le Vendée Globe, mes siestes les plus récupératrices étaient celles de l’après-midi. Le meilleur moyen est donc de vraiment s’en tenir à une routine et de garder le grand objectif en tête. Sur mon Vendée, je suis passé de « Je veux être dans le top 10 », à un objectif de 4000 miles de retard, c’était une autre course. J’ai alors pris toutes les positions de « Mich Desj » sur le Vendée Globe 2000-01 et chaque jour, je me suis fixé comme objectif de le suivre, je me suis dit que si je pouvais y arriver, ce deviendrait ma propre course, ça m’a permis de rattraper et de dépasser d’autres bateaux.

Selon toi, à quelle fréquence faut-il prendre contact avec le monde extérieur ?
Je plaisante souvent en disant que j’ai plus parlé avec Vikki pendant les 104 jours en mer de mon Vendée Globe que pendant nos dix ans de vie commune auparavant. Je pense qu’il est important d’avoir un réseau de personnes avec lesquelles on peut converser de différentes choses. En revanche, je pense qu’il faut éviter d’être bombardés d’informations tout le temps, cela peut devenir accablant. Donc, il faut décider de ce qui est important et s’en tenir à ça. Sur un bateau, vous n’avez pas beaucoup de temps et d’énergie, donc il faut les concentrer sur ce dont vous avez réellement besoin et être capable de ne pas se laisser parasiter par certaines choses. En ce moment, il y a des gens qui n’ont rien d’autre à faire que de passer leur temps sur les réseaux sociaux, ce n’est pas une vision équilibrée et ça peut les entraîner sur une mauvaise spirale. Tout est une question de contrôle.

Les caméras sont désormais omniprésentes en mer, quel est ton point de vue sur la communication des marins sur le Vendée Globe ?
Personnellement, les caméras avaient sur moi un effet libérateur. J’ai dû tourner 12 heures sur le Vendée Globe, la caméra était devenue une amie, c’était l’occasion de parler, de relâcher la pression. Maintenant, cela remonte à 15 ans, il n’y avait pas de direct. Je trouve que certaines personnes font un usage positif des réseaux sociaux, regardez François Gabart, par exemple, qui aime dire aux gens exactement ce qui se passe et à quel moment, ce média est parfait pour ça.

La check-list de Conrad Humphreys en période de confinement (en mer/à terre) :

  • Créez un réseau de personnes autour de vous
  • Apprenez à vous féliciter vous-mêmes
  • Ayez de l’empathie pour les autres et communiquez tous les jours
  • Concentrez-vous sur ce que vous pouvez contrôler
  • Assurez-vous que votre environnement soit en bonne santé/sécurité
  • Préparez-vous minutieusement
  • Créez une routine autour de vos cycles de sommeil
  • Continuez à vérifier et à entretenir le matériel (matériel informatique et de communication)
  • Ne craignez pas l’isolement, voyez-le comme une occasion d’apprendre à vous connaître et d’acquérir de nouvelles compétences

Photo : Lloyd Russell

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