Grant Dalton est accusé de conflit d'intérêt

America’s Cup : Emirates Team New Zealand sous le feu des critiques

A huit mois du coup d’envoi du Match de la 36e America’s Cup, le defender Emirates Team New Zealand et son patron, Grant Dalton, sont secoués par une affaire présumée de détournements de fonds publics qui fait grand bruit en Nouvelle-Zélande. Tip & Shaft s’est penché sur cette nébuleuse histoire.

L’affaire débute  en début d’année quand le Ministère du Commerce, de l’Innovation et du Travail (MBIE) demande dans la plus grande discrétion à un cabinet indépendant, Beattie Varley, de mener un audit suite à de « sérieuses inquiétudes » concernant Americas’Cup Event Ltd (ACE), la société organisatrice de la 36e America’s Cup, qu’il subventionne à hauteur de 40 millions de dollars néo-zélandais (23 millions d’euros) – l’investissement total de l’Etat se montant à 136,5 millions (80 M€). Un rapport provisoire, rendu le 22 juin et communiqué à Emirates Team New Zealand, fait effectivement apparaître des interrogations autour d’un prêt de 3 millions de dollars (1,75 M€) d’ACE au défi kiwi et d’un virement de 1 million (600 000 €) sur un compte bancaire hongrois.

Le rapport fuite alors dans la presse, déclenchant des accusations de détournement de fonds publics à l’encontre de Team New Zealand qui se défend, en affirmant que les 3 millions en question ne sont pas un prêt, mais le remboursement des moyens humains et techniques mis à disposition d’ACE par le defender pour travailler sur le Protocole de la 36e Coupe et la nouvelle jauge des AC75.

Spécialiste reconnu de la Coupe, qu’il suit depuis des années sur Sail-World.com, le journaliste néo-zélandais Richard Gladwell, interrogé par Tip & Shaft, soutient cette position : « Les « puristes » disent qu’ACE aurait dû faire ce travail, sauf qu’il n’y avait personne pour le faire. Il y aurait pu avoir un appel d’offres, comme pour le design des Volvo 65, par exemple, mais cela aurait été très cher, il était hors de question que le gouvernement kiwi dépense des millions pour le développement des bateaux. La manière la plus pragmatique a donc été d’utiliser l’expertise et les simulateurs d’ETNZ. »

Et notre confrère d’avancer un autre argument : « Je pense qu’il y a des différences de points de vue comptables entre ceux qui font l’audit et les responsables financiers de l’équipe. Un tel projet n’est pas « normal » d’un point de vue comptable, tu dois jongler avec les ressources en étant capable de réagir vite, notamment si tu te rends compte que dans quelques jours, le pays tout entier va être complètement confiné pendant cinq semaines, à une période critique pour les équipes de design et de construction, alors que tes concurrents ne sont pas affectés de la même façon. Je suis assez inquiet de voir ETNZ audité par un groupe de personnes sans doute très qualifiées mais qui n’ont aucune expérience en matière de projet d’America’s Cup. »

Quant au million versé en Hongrie, il s’agirait d’une escroquerie dont serait victime le défi kiwi (une enquête policière est en cours) menée par des hackers européens.

« LE GROS PROBLÈME, C’EST QUE DALTON
NE PARTAGE PAS LE POUVOIR »
Les révélations dans la presse ont en tout cas poussé Grant Dalton, à la fois patron du défi kiwi et d’ACE, à contre-attaquer le 3 juillet en dénonçant « une attaque délibérée, sinistre et très orchestrée », de la part de taupes « aux motivations douteuses » qui ont été démasquées et aussitôt mises à la porte. Selon la presse néo-zélandaise, il s’agit de sous-traitants spécialisés dans l’événementiel sportif et recrutés en septembre 2018, Tom Mayo et Grant Calder. Dirigeants de la société Mayo & Calder, ils ont pignon sur rue à Auckland : ils ont notamment contribué à y organiser les escales des trois dernières éditions de la Volvo Ocean Race, ils sont également sous contrat avec COR36, la société créée par le Challenger of Record – Luna Rossa Prada Pirelli – pour organiser la Christmas Cup en décembre puis la Prada Cup en janvier. Ces derniers et leur comptable Michael Choy, qui ne se sont pas exprimés publiquement, ont demandé à être mis sous la protection du Disclosure Act, une loi protégeant les lanceurs d’alerte.

Pour beaucoup en Nouvelle-Zélande, cette affaire met le doigt sur le conflit d’intérêt lié à la double casquette de Grant Dalton, à la fois patron du defender et d’ACE, mais aussi  sur l’omnipotence de ce dernier« La mise en place d’ACE a été faite dans l’euphorie de la victoire de 2017, Dalton était alors le sauveur de la nation. Mais une fois que la lune de miel est passée, la réalité du quotidien est devenue plus difficile, parce que le gros problème, c’est que Dalton ne partage pas le pouvoir, il ne rend compte qu’à lui-même et tous les gens qu’il a mis dans les conseils d’administration sont à sa botte », explique à Tip & Shaft un bon connaisseur des arcanes de la Coupe.

« Ces problèmes de gouvernance auraient dû être identifiés dès le départ, souligne la journaliste Dana Johannsen dans Stuff, qui suit l’affaire de près. Le fait que le chef de Team NZ dirige également la branche événementielle allait forcément donner lieu à des accusations de conflit d’intérêt. Rétrospectivement, il semble stupéfiant que le gouvernement ait investi 136,5 millions de dollars dans l’événement, sans exiger une surveillance indépendante. » Et l’intéressée de justement réclamer « la nomination d’une direction indépendante » à la tête d’ACE.

Autre acteur important du dossier, la ville d’Auckland – qui a dépensé de son côté 130 millions de dollars néo-zélandais (75 M€) pour l’aménagement des bases et la modernisation du centre-ville – se montre prudente, mais selon notre source, les édiles locaux ne seraient pas forcément disposés à défendre le patron du defender : « Il faut se souvenir que, six mois après la victoire, Grant Dalton avait mis la pression à Auckland en disant que si la ville ne donnait pas les moyens suffisants pour l’événement, il l’organiserait ailleurs, il avait même agité le chiffon rouge de l’Italie. Et aujourd’hui encore, il y a des rumeurs autour de discussions avec d’autres villes et d’autres pays pour défendre la Coupe en cas de victoire. »

LE GOUVERNEMENT A SUSPENDU LE VERSEMENT
DU RELIQUAT DE LA SUBVENTION
Le feuilleton est fortement entretenu par la presse locale, ce qui ne surprend pas Richard Gladwell : « La plus grande force d’ETNZ est qu’il est très suivi par les fans, mais c’est aussi sa plus grande faiblesse. Les médias ici sentent très vite l’odeur du sang quand il s’agit de Team NZ, parce que c’est toujours un sujet qui fait les gros titres en prime time. Cela n’arrive nulle part ailleurs dans le monde, parce que la voile est un sport très suivi et parce que l’équipe a eu beaucoup de succès en plus de 30 ans. Mais cela ne sert à rien, si ce n’est à accroître le risque de voir l’America’s Cup quitter la Nouvelle-Zélande. »

Autre argument, avancé par une source interne au défi kiwi – contactée par Tip & Shaft – pour expliquer ce déferlement médiatique : « N’oubliez pas qu’il y a bientôt des élections ici [les législatives le 19 septembre, NDLR], donc il y a pas mal de bruit autour des dépenses du gouvernement, beaucoup de Kiwis n’apprécient pas le fait qu’il ait mis 140 millions sur la table pour l’événement, sans compter les infrastructures… »

Cette affaire a en tout cas des conséquences directes sur l’organisation de la 36e Coupe, puisque le MBIE, dans l’attente des résultats définitifs de l’enquête, a suspendu le 30 juin le versement du reliquat des subventions qu’il doit encore à ACE, soit, 11 millions de dollars sur les 40 prévus. « Pour les challengers, cela a aussi un impact dans le sens où les gens virés étaient leurs interlocuteurs au quotidien, ça ne fait que rendre encore plus compliquée l’installation à Auckland qui l’était déjà du fait des restrictions sanitaires », ajoute notre spécialiste de la Coupe. Et dans son article cette semaine, Dana Johannsen pointe d’autres conséquences possibles : « Aujourd’hui, il n’y a pas seulement une enquête gouvernementale à mener, mais potentiellement des mois de batailles juridiques entre Team NZ et les entrepreneurs licenciés. »

Si Richard Gladwell relativise les conséquences de cette affaire – « Lorsque les gens voient les AC75 passer à 50 ou 100 mètres d’eux en naviguant à trois ou quatre fois la vitesse du vent, ils oublient vite tout ce vacarme médiatique«  – le defender se serait sans doute bien passé d’être ainsi sous le feu des critiques à quelques mois des toutes premières régates en AC75.

Photo : Emirates Team New Zealand

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