Ben Ainslie : “J’ai moins de pression sur cette campagne de la Coupe”

Vainqueur de la TPM Med Cup à Toulon en GC32, Ben Ainslie dirige Ineos Team UK, le challenger britannique de la 36e Coupe de l’America. Le quadruple champion olympique britannique, anobli par la reine, a accepté de se livrer en exclusivité à l’occasion du lancement de la version en anglais de Tip & Shaft , évoquant le GC32, la Coupe, mais aussi son regard sur la voile française.

Vous avez intégré le GC32 Racing Tour cette saison pour finir par gagner la dernière épreuve à Toulon, qu’est-ce que ce circuit vous a apporté ?
Le GC32 Racing Tour a été une très bonne expérience pour nous, parce qu’il nous a permis de faire tourner notre équipe navigante tout au long de la saison. Nous avons recruté deux-trois nouveaux équipiers, cela nous a donné l’occasion de les voir à l’œuvre et de créer des liens sur un support approprié : un bateau à foils, qui n’est certes pas un monocoque, mais c’était intéressant de pouvoir élargir notre champ de compétences et nous avons énormément progressé en tant qu’équipe.

Comment jugez-vous le niveau de ce circuit ?
C’est clairement du haut niveau. La preuve, il nous a fallu attendre la fin pour finir au top. Franck Cammas a beaucoup navigué sur les GC32, il s’en est servi pour s’entraîner en vue de la dernière Coupe de l’America, lui et son équipage sont la référence du circuit. Deux-trois autres bateaux, qui se sont entraînés avec Norauto, sont à peu près au même niveau. Et je dois dire que j’ai été particulièrement impressionné par les facultés des skippers-propriétaires à mener ces bateaux puissants, réactifs et pas faciles.

Parlons de la Coupe : vous êtes jusqu’à présent la seule équipe à avoir lancé un bateau d’entraînement en vue de la prochaine édition, le Quant 28, baptisé T5. Que vous a-t-il apporté ?
Nous avons navigué tout l’été pour essayer de comprendre les défis que posait ce nouveau type de bateau. Comme toutes les équipes, nous avons poussé les simulations très loin, y compris sur l’eau, pour comprendre, à la fois en termes de navigation et de conception, les problématiques-clés. Ce travail a été très important pour nous et ce bateau est un très bon outil.

Où en êtes-vous avec le design et la construction de votre premier AC75 et où placez-vous le curseur en termes de développement du second bateau ?
La conception et la construction sont bien avancées. Nous ne pouvons pas dire quand nous le mettrons à l’eau, mais c’est vraiment bien de le construire, comme les règlements l’imposent, en Grande-Bretagne, où il y a énormément de talent avec des garçons comme Jason Carrington et d’autres. Le truc vraiment important sera la façon de bien ajuster le package en vue du deuxième bateau et de voir à quel point on peut être « agressif » dans le design initial. Bien sûr, nous ne saurons pas réellement où nous en sommes tant que les autres n’auront pas lancé leurs bateaux, mais je suis assez satisfait du point où nous sommes arrivés aujourd’hui, avec des possibilités d’apprendre encore et de peaufiner cette première base.

Votre défi, qui s’appelait Land Rover BAR lors de la dernière édition, est devenu Ineos Team UK, avec le plus gros budget à la clé [150 millions d’euros, NDLR], qu’est-ce qui change sur ce nouveau projet ?
L’un des changements clés, pour moi, sur cette campagne est d’avoir à mes côtés Grant Simmer, qui a une énorme expérience, et Nick Holroyd. J’ai le sentiment que nous sommes vraiment bien structurés. Je crois beaucoup en la capacité des gens à prendre leurs responsabilités dans leurs domaines de compétences respectifs. En cela, j’ai beaucoup appris de Grant Dalton et de Russell Coutts : il faut s’assurer d’avoir les meilleures personnes autour de soi et ensuite les laisser faire leur travail. J’essaie de donner l’exemple : Grant, en tant que directeur général, s’occupe beaucoup plus de l’aspect commercial des choses ; moi, je regarde le fonctionnement de l’ensemble pour voir où nous en sommes et je vais sur l’eau avec l’équipe. J’ai aussi beaucoup appris de Jim [Ratcliiffe, patron d’Ineos, NDLR] qui est très impressionnant, c’est un plaisir de travailler avec lui. Avec Grant, nous le voyons tous les mois pour lui faire un compte-rendu précis de l’état d’avancement du projet et des dossiers sur lesquels nous travaillons. Ce n’est pas un marin, mais il est habitué à mener des gros projets techniques et il sait très bien comment faire en sorte qu’ils fonctionnent bien. Et si nous avons un problème, il est là pour nous aider à le résoudre.

Vous êtes considérés par certains de vos concurrents comme la plus grande menace pour le defender Emirates Team New Zealand en vue de la prochaine Coupe de l’America. Sentez-vous plus de pression sur vos épaules ?
Non, il y a moins de pression, je suis vraiment content. La dernière fois, il y avait une réelle pression liée au temps : par exemple, nous avons eu beaucoup de partenaires, ils ont été fantastiques, mais j’ai dû passer beaucoup de temps avec eux pour apprendre à les connaître et travailler avec chacun d’entre eyx. Là, c’est vraiment super d’avoir Grant, avec lequel j’ai de très bons rapports, pour prendre en main cet aspect commercial, ce qui me permet de libérer du temps pour me concentrer sur que je sais faire de mieux. Après, il y a toujours la pression que l’on se met, l’envie de bien faire, ça ne change pas, pas plus que la difficulté du travail pour faire en sorte de réussir.

Vous vous considérez quand même comme faisant partie des challengers favoris ?
Je pense que le niveau va être très élevé et très serré. Regardez Luna Rossa : vous avez une équipe qui a quelque chose comme 25 ans d’expérience sur la Coupe de l’America et plein de marins talentueux, sans compter Terry Hutchinson, ou Marcelino Botin qui est un des meilleurs spécialistes des monocoques de compétition. Et d’autres équipes devraient encore arriver.

Etes-vous satisfait du nombre d’inscrits pour la prochaine Coupe de l’America ?
C’est évident que nous aimerions avoir plus d’équipes, mais c’est la Coupe de l’America. Le point-clé, et j’espère que ce sera le cas, c’est que cette classe de bateau fonctionne bien, pour qu’elle puisse perdurer dans les dix années à venir. Si c’est le cas, nous pourrons espérer faire baisser les coûts et attirer ainsi plus d’équipes.

Larry Ellison et Russell Coutts ne risquent-ils pas de concurrencer la Coupe de l’America avec leur SailGP ?
Je ne crois pas. Je pense que c’est formidable pour la voile d’avoir, année après année, des circuits au top, comme les TP52 par exemple, dans lesquels les gens peuvent s’engager et prendre du plaisir. La Coupe de l’America est une épreuve à part, le challenge est tellement relevé… Mais je pense que ces circuits sont complémentaires et que, d’un côté comme de l’autre, tout le monde va travailler dur pour qu’ils puissent cohabiter et bien marcher, chacun de leur côté.

Quelle vision as-tu de la voile française ?
La voile française est aujourd’hui une place forteDongfeng était en grande partie une équipe française et ce qu’ils ont fait était vraiment impressionnant. Il y a aussi la Route du Rhum qui arrive, le Vendée Globe, le Trophée Jules Verne… il y a vraiment beaucoup de grands talents en ce moment en France, et ce que j’aime le plus, c’est leur désir de toujours repousser les limites. De ce côté-ci de la Manche, j’adore ce qu’a fait Alex Thomson ces dernières années. Ce serait formidable de voir plus de navigateurs britanniques aller défier les Français avec Alex. Sinon, Franck Cammas est un très bon ami et un grand rival avec lequel je régate depuis maintenant trois ou quatre ans. Je suis tellement impressionné – vraiment – par la façon dont il est passé de la course au large à des bateaux comme les GC32, et comment, à force de travail, il est parvenu à en devenir un des meilleurs spécialistes.

Antoine Guillou, Ben Vernieres, Benjamin Muyl, Damien Charveriat, Gautier Sergent, Philibert Chenais… :  votre design team a un sacré accent français…
Ce sont des garçons très talentueux, avec de très bonnes idées, avec qui il est très agréable de travailler.. Nombre d’entre eux étaient déjà avec nous lors de la campagne précédente et nous avons voulu les garder avec nous.