Luna Rossa New Zealand Team

Bruno Troublé : « Il n’y aura pas de retour en arrière »

Consultant pour Prada sur la 36e édition de la Coupe de l’America, Bruno Troublé, ancien barreur du baron Bich puis organisateur de la Louis Vuitton Cup, revient pour Tip & Shaft sur ce cru 2021 d’une épreuve dont il reste un défenseur absolu.

Cette 36e Coupe de l’America a-t-elle été une réussite ?
Oui, elle a été formidable. Quand on interroge les marins comme Ben Ainslie, Jimmy Spithill, ou même n’importe quelle personne qui a vu les régates ici, tout le monde était enthousiasmé par ces bateaux qui se sont avérés moins dangereux qu’on ne le pensait. On a eu très peur au début, parce que ce sont quand même des machines qui, avec 12 nœuds de vent, marchent à 44 nœuds, mais on a vu que ces AC75 chavirent doucement par rapport à un cata. Les seuls risques qu’on craignait étaient les collisions frontales ou des foils qui s’accrochent, mais ils ont un système à bord qui leur permet d’avoir à l’écran une espèce de zone de sécurité virtuelle et voir ainsi si les foils sont trop près les uns des autres. Ce qui fait qu’à part l’accident des Américains, il n’y a pas eu un seul incident grave. A côté de ça, il y a eu du match-race, particulièrement à la fin, avec des bateaux qui ne perdent quasiment pas de temps quand ils virent ou empannent. Il y a eu une régate au cours de laquelle, dans 12-13 nœuds de vent, la vitesse moyenne, manœuvres comprises, a été de 37 nœuds !

Cette classe des AC75 a de beaux jours devant elle ?
Oui, il n’y aura pas de retour, il y aura en revanche sans doute des modifications sur le bateau. Des bruits courent comme quoi on pourrait réduire le nombre de wincheurs – huit, c’est un peu beaucoup – ce qui permettrait de réduire les coûts, car ce qui coûte cher dans ces champagnes, c’est les salaires. Comme à bord, il y en a trois ou quatre qui ne font que produire de l’énergie pour faire marcher les systèmes, peut-être qu’il y a moyen de les remplacer par des batteries.

« Jim Ratcliffe s’est pris au jeu de la Coupe« 

Que vous inspire la victoire d’Emirates Team New Zealand ?
Je pense que c’était écrit, même si les Italiens ont beaucoup mieux navigué, au moins au début. Tout s’est joué sur cette fameuse journée où ils ont été deux fois en tête pour finalement se retrouver menés 3-5, et souvent, dans ce cas de figure, quand un bateau commence à gagner, il est difficile de l’arrêter. D’autant qu’à la fin, la différence de vitesse était assez visible en faveur des Néo-Zélandais, leur bateau faisait nettement moins de cap, mais il avait un VMG bien meilleur, de l’ordre de 2 nœuds. Quand tu es derrière, ce qui a souvent été le cas des Kiwis, et que tu ne fais pas de cap, il faut vraiment aller vite pour arriver à passer, ils ont réussi à le faire.

Comment était l’ambiance sur place ?
C’était une véritable fête, les gens adorent la Coupe de l’America ici. Il y a des régates où il y avait 17 000 bateaux spectateurs sur l’eau, c’était hallucinant ! La Nouvelle-Zélande compte 4 millions d’habitants, il y a des jours où l’audience télé était de 800 000 spectateurs, soit 20% du pays, c’est assez énorme, à l’échelle de la France, ça fait presque 15 millions. Et cet engouement a été aussi très fort en Italie : le matin où ils étaient à 3-3, je crois qu’il y avait 6 millions de personnes devant leur télé à 4h du matin ! Cela prouve que l’America’s Cup, si l’on sort le Vendée Globe qui est plus un phénomène de société, reste de loin l’épreuve de voile la plus connue, la plus mythique, avec plein d’histoires à raconter de personnages qui ont consacré leur vie, leur énergie, leur fortune, à essayer de la gagner depuis 170 ans.

Ineos Team UK a été accepté comme challenger of record, qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est très bien. Jim Ratcliffe (patron d’Ineos) est très motivé, en plus, c’est l’Anglais le plus riche du pays, on sent qu’il s’est pris au jeu de la Coupe, mais avec le respect de son histoire, je ne pense pas qu’ils vont faire n’importe quoi en tant que challenger of record.

« Le rêve serait d’arriver à huit bateaux pour la prochaine« 

 On parle pourtant, Grant Dalton lui-même, d’un défi à deux entre les Anglais et Team New Zealand, est-ce un scénario possible ?
Pour moi, c’est du baratin, j’ai encore eu Grant au téléphone hier (mardi), qui m’a dit qu’il y avait plein d’options sur la table, mais ce n’est pas celle-là qui est privilégiée. En fait, il y a un gros jeu de poker menteur en cours pour faire payer le gouvernement néo-zélandais, ce qui explique que Team New Zealand, qui va perdre Emirates comme sponsor, menace de faire la Coupe à l’étranger. L’hypothèse la plus vraisemblable que je vois, c’est une America’s Cup post-Covid organisée rapidement, en novembre 2022, ici à Auckland, avec les équipes actuelles, de façon à ce qu’elles ne soient pas démantelées. C’est aussi pour ça que les Néo-Zélandais ont parlé très vite de resserrer la règle de nationalité, ils veulent éviter le coup de Bertarelli qui leur avait fait un mal fou [le patron d’Alinghi avait débauché une bonne partie de l’équipe néo-zélandaise pour la Coupe 2003, NDLR]. Maintenant, je me bats pour que les huit bateaux existants puissent être utilisés par de nouvelles équipes, ce qui implique de supprimer la règle de la construction du bateau dans le pays d’origine du défi, qui, à mon sens ne veut plus rien dire. Si on fait ça, ces bateaux peuvent être utilisés par de nouvelles équipes.

Justement, voyez-vous arriver de nouvelles équipes ?
C’est difficile de le dire avec certitude aujourd’hui. Ce qui est sûr, c’est qu’en plus des Kiwis et des Anglais, les Italiens continuent, les Américains certainement, j’en vois bien deux ou trois de plus, le rêve serait d’arriver à huit.

Quid d’un défi français ?
Je ne suis pas très optimiste, le secret de l’America’s Cup, c’est de trouver au départ un mécène qui te paie un tiers du projet et peut te permettre de véritablement lancer le projet, ensuite, il est plus facile de trouver des sponsors. A mon avis, ça ne peut pas démarrer sans l’apport initial d’un investisseur privé.

« Challenger of record et organisateur en même temps, ça ne peut pas marcher« 

 Comme Patrizio Bertelli avec Luna Rossa Prada Pirelli. Cette campagne a-t-elle coûté beaucoup aux Italiens, qui ont en outre organisé en amont les America’s Cup World Series en décembre puis la Prada Cup ?
Non, ils ont dépensé à peu près comme tout le monde, 120 millions d’euros pour le budget de l’équipe, et à peu près 20 millions pour la Prada Cup qui est selon moi de loin le meilleur investissement de la Coupe. Le ticket est archi-rentable, je suis bien placé pour le dire, puisque je m’en occupais avant avec la Louis Vuitton Cup, la visibilité est énorme. Prada va arrêter pour la prochaine fois, parce que ça s’est très mal passé avec les Néo-Zélandais, mais je pense que les organisateurs n’auront aucun mal à trouver quelqu’un d’autre.

Est-ce inévitable que ça se passe mal entre un defender et son challenger of record ?
Ça l’est quand tu es à la fois challenger of record et organisateur, ça ne peut pas marcher, le ver était dans le fruit, j’ai vécu ça tous les jours ici, ça a été très difficile. Le secret de la longévité du partenariat avec Louis Vuitton, c’est qu’on n’avait jamais soutenu une équipe, alors qu’on a eu énormément d’opportunités. Certains, y compris chez Vuitton, nous poussaient pour mettre de l’argent sur des projets japonais ou chinois, on ne l’a jamais accepté. Donc pour que ça se passe bien, il faudra que le futur sponsor n’ait aucun lien avec une équipe.

Photo : ACE / Studio Borlenghi 

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