Le bateau néo-zélandais était le plus rapide

Ce qu’il faut retenir de la 36ème coupe de l’America

La 36e Coupe de l’America s’est achevée mercredi par la victoire 7-3 d’Emirates Team New Zealand face à Luna Rossa Prada Pirelli. Tip & Shaft dresse un premier bilan de cette édition en compagnie d’experts impliqués sur cette campagne : Martin Fischer, Francis Hueber et Philippe Presti pour Luna Rossa, Gautier Sergent et Antoine Guillou pour Ineos Team UK, Arthur Rozand pour American Magic. Avec l’aide, également, de deux observateurs attentifs, Bertrand Pacé et Franck Cammas.

Les spécialistes de l’épreuve ne cessent de le répéter à longueur d’éditions : le vainqueur de la Coupe est toujours celui qui a le bateau le plus rapide. Ce qui s’est encore vérifié sur cette 36e édition : « Les Kiwis avaient un net avantage, et encore, je pense que ça aurait été encore plus flagrant dans la brise, résume Antoine Guillou, qui faisait partie, aux côtés de Benjamin Muyl, du design team d’Ineos Team UK. Les Italiens ont eu la chance d’avoir les conditions qui leur étaient plus favorables, ce qui leur permettait de capitaliser sur leurs bons départs, mais au fur et à mesure des régates, les Néo-Zélandais ont comblé leurs manques, notamment sur les virements, et leur avantage de vitesse a fini par payer. »

Franck Cammas, skipper de Groupama Team France sur la 35e Coupe, ajoute : « La différence de vitesse n’était pas énorme, mais suffisante pour permettre aux Néo-Zélandais de gagner, même en partant derrière. On sentait bien que les Italiens essayaient d’écarter les bras pour les empêcher de passer, ce n’était pas le cas quand les Kiwis étaient devant. »

Ce potentiel de vitesse supérieur a en effet sans cesse mis la pression sur des Italiens qui, du coup, sont parfois partis à la faute. « Dès qu’ils faisaient une erreur, ils la payaient cash, il aurait fallu qu’ils ne fassent que des régates plus que parfaites pour l’emporter », note Gautier Sergent, patron de North Sails France, détaché au sein du défi anglais sur le Coupe. La journée de lundi, qui a permis au defender de faire le break, de 3-3 à 5-3, après deux manches que Luna Rossa a pourtant eu l’occasion de remporter, aura en ce sens été décisive. Ce que concède Philippe Presti, coach français du challenger italien : « C’était le jour pour faire le hold-up. Il nous a manqué un peu de réussite, à 5-3 en notre faveur, on aurait pu bousculer la hiérarchie.

Le système à deux barreurs mis au point par Luna Rossa a-t-il atteint ses limites quand il s’est agi de résister à la pression néo-zélandaise ? « Ça a fonctionné tant qu’il n’y avait pas une décision à prendre de façon rapide, j’ai trouvé le processus de décision chez les Kiwis plus tranchant« , répond Bertrand Pacé, sept campagnes de Coupe à son actif.

La parole est à la défense, en l’occurrence à Philippe Presti : « Nous en avons avons tiré profit sur les phases de départ, le fait d’avoir deux barreurs de match-race permettait d’être réactif, par contre, quand ce barreur de match-race passe la moitié du temps à regarder le foil pour essayer de maintenir sa hauteur par rapport à l’eau, il ne voit rien d’autre, ça draine de l’énergie et de la concentration sur une tâche très mécanique. Donc ce qu’on a gagné d’un côté, on l’a perdu de l’autre. »

« La force de TNZ, c’est leur
capacité à prendre des risques »
Pas de regrets cependant dans le camp italien où l’on reconnaissait la supériorité de l’AC75 néo-zélandais, tous nos experts louant le travail du design team dirigé par Dan Bernasconi. « Ils ont fait un travail magnifique d’ingéniosité, de détails et d’innovations. Partout, ils ont poussé le design jusqu’au bout », confie Francis Hueber, architecte spécialisé en CFD (mécanique des fluides), qui faisait partie du design team de Luna Rossa.

« La force de TNZ, c’est leur capacité à prendre des risques et d’aller là où d’autres équipes n’osent pas forcément aller. Ils n’ont pas gagné parce qu’ils ont eu une idée incroyable que les autres n’ont pas eue, ils ont gagné parce qu’ils ont tout fait un petit mieux, analyse Antoine Guillou. On le voit notamment sur leurs petits foils : chacun savait que ça allait bien, mais on avait tous un peu peur que ça ne marche pas dans le petit temps ou qu’on ait des soucis de cavitation. Ils ont su trouver des solutions pour que ça fonctionne. »

Arthur Rozand, qui faisait partie du design team d’American Magic, ajoute : « On s’attendait à ce que les petits foils les gênent dans les phases de manœuvres ou d’instabilité, notamment dans le petit temps, mais en fait non, ils sont parvenus à garder un bateau très performant, preuve qu’ils avaient d’autres composants leur permettant de rattraper ce petit défaut. »

Dont, selon Gautier Sergent, « un super package aéro, avec le pont abaissé pour gagner de la surface de grand-voile et un cockpit dessiné de façon à avoir un écoulement très propre. » Et le patron de North Sails France d’ajouter : « Les Kiwis ont aussi compris qu’il fallait être capable de gérer la puissance des voiles, ils ont développé des solutions pour cintrer le mât assez fort et avoir des voiles très plates qui traînent peu tout en gardant de la puissance. Tout ça était très malin, on voit qu’ils ont vraiment maîtrisé le concept de ces bateaux. »

Martin Fischer, « co-design coordinator » de Luna Rossa, confirme : « Ils ont été très bons sur les voiles et le gréement en général, avec une approche légèrement différente des autres, un mât plus courbé qui leur a donné un avantage. J’ai aussi trouvé l’aérodynamisme de leur coque très propre. Il y a plusieurs petits trucs qui leur ont permis d’accumuler des avantages qui se sont transformés en avantage de vitesse significatif. »

« Du vrai match-race à
des vitesses de 35-40 nœuds »
Reste que d’après nos experts, il y a eu match, tous donnant du crédit aux Néo-Zélandais d’avoir lancé un nouveau type de bateau, alors que beaucoup étaient assez sceptiques. « Au moment où on a reçu la règle, on n’était pas tous convaincus que ça allait marcher, et au final, on a eu une Coupe magnifique, avec des bateaux très performants et du vrai match-race », estime Arthur Rozand.

Même son de cloche chez et Martin Fischer : « Beaucoup de gens étaient négatifs, je n’étais moi-même pas convaincu à 100% que c’était le bon bateau pour donner lieu à des régates proches, mais on a vu du vrai match-race à des vitesses de 35-40 nœuds, c’est exceptionnel. »

Francis Hueber partage cet enthousiasme : « Ils ont réussi à concilier la tradition du match-race et la très haute technologie et c’était génial de renouer avec les départs au près, avec le suspense du premier croisement qui n’existait pas au reaching, ça a rajouté du piment. » Pour Franck Cammas, « le concept du bateau n’avait été étudié qu’en simulateur, le réel a été presque au-delà de ce qu’on a pu imaginer ». L’Aixois ajoute, à propos de cette 36e édition : « C’était agréable de voir l’engouement du public autour d’un tel événement voile, on a vraiment senti une nation derrière son équipe, comme derrière les All Blacks. Ce sont de bons signes, vendeurs pour la Coupe de l’America. »

Team France repart en campagne
Justement, comment faire en sorte que pour la 37e édition, dont le challenger of record sera Ineos et qui se courra encore en AC75 (les premiers détails, avec notamment une règle de nationalité renforcée, ont été annoncés vendredi), il y ait plus de quatre défis au départ ? « Il faudrait permettre à de nouvelles équipes un accès à la technique et à l’ingénierie existantes. Avec 20 millions d’euros par an, tu peux faire quelque chose de bien si tu as accès à une partie de tout ça », estime Bertrand Pacé.

Martin Fischer ajoute : « On peut imaginer faire une partie des systèmes de contrôle en « one design » pour que ce soit moins casse-tête techniquement et faciliter ainsi l’entrée de nouvelles équipes. Il y a aussi des bateaux d’occasion qui vont être à vendre, un bateau de première génération peut aider énormément pour gagner de l’expérience. »

En plus du defender et du nouveau challenger of record, Patrizio Bertelli, patron de Luna Rossa, a affirmé que le défi italien serait sans doute encore là la prochaine fois, rien n’est encore acté du côté d’American Magic. Quid d’éventuels entrants ? Récemment interrogé sur la question, Ernesto Bertarelli, patron d’Alinghi, n’a pas exclu un retour du défi suisse, plusieurs de nos experts estiment que Stars & Stripes, qui a jeté l’éponge avant le coup d’envoi de la 36e Coupe, reste intéressé.

« On va avoir des surprises avec de nouveaux arrivants qui vont ouvrir de nouveaux marchés commerciaux, de très bons teams avec des moyens pour gagner, affirme, sûr de lui, Franck Cammas, sans en dire plus. C’est une preuve de plus que cette édition a plu et que la Coupe reste attractive et addictive pour ceux qui ont mis le doigt dedans. » Dont l’Aixois, de nouveau en campagne pour trouver un financement : « Team France a été restructuré, on a des personnes de qualité, dont un nouveau président [Antoine de Véricourt], on commence à avoir des rendez-vous intéressants pour financer un projet autour d’une vision à très long terme. »

Reste à connaître le format exact de la 37e édition, la possibilité d’un match unique à Cowes entre Emirates Team New Zealand et Ineos est notamment évoquée. Ce qui fait dire à Francis Hueber : « Avec le Covid, le bilan financier doit être compliqué pour les Néo-Zélandais tandis qu’Ineos a plein de sous, ils veulent gagner, donc c’est une hypothèse. Mais je trouve que ce serait un peu fort de la part des Kiwis de faire passer ça à la communauté, alors qu’ils se plaignent régulièrement des équipes qui ont plein d’argent. Après, si c’est dans un temps bref, par exemple en 2022, et que la suite est déjà actée, ce qui peut permettre à de nouvelles équipes de commencer leur développement ou de chercher de l’argent avec de la visibilité, ça peut être intéressant. »

Photo : ACE / Studio Borlenghi

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