Luna Rossa et Emirates Team New Zealand vendredi à Auckland

Dimitri Despierres : « On sent les Kiwis un peu soucieux »

Membre du design team d’American Magic, l’ingénieur français Dimitri Despierres, passé auparavant par Oracle Racing et les défis français 6e Sens et Areva, est resté à Auckland, où il suit les régates du Match de la 36e Coupe de l’America. Il décrypte pour Tip & Shaft les deux premiers jours, avec pour l’instant un score de 2-2 entre Emirates Team New Zealand et Luna Rossa Prada Pirelli.

2-2 après quatre matchs, est-ce une surprise pour toi ?
Oui, c’est une surprise, parce qu’en général, sur la Coupe, c’est souvent « one-sided » comme on dit, à savoir qu’il y a une équipe qui a un avantage au niveau vitesse. Les gens du milieu, dont je fais partie, avaient des analyses et une compréhension qui nous faisaient dire que Team New Zealand allait être un peu plus à l’aise en vitesse. Or là, après quatre matchs, et ça se reflète au score, on constate qu’il y a vraiment une régate, avec deux bateaux très similaires en vitesse, d’un côté un équipage italien qui, dans les virements, perd un peu moins que les Kiwis, de l’autre ces derniers qui ont un petit avantage au portant, tandis qu’au près, c’est très équivalent. Tout ça se traduit par le fait que le bateau qui arrive à être devant au départ ou au premier croisement parvient ensuite à contenir son adversaire. C’est très difficile de passer sur ces parcours qui, en plus, ne sont pas très « shifty » en ce moment, avec un vent assez stable en force et en direction, c’est en partie dû au fait qu’on est sur le Race Course E, une zone plus stable que le C par exemple. Donc oui, on est assez surpris, mais en bien, parce que c’est très bien que les matchs soient serrés !

Qu’est-ce qui te faisait dire que Team New Zealand était a priori plus rapide ?
Déjà les confrontations que nous avions pu faire avec eux, même si, c’est vrai, elles remontaient à décembre. Après, on avait aussi vent de l’interne que Team New Zealand était très confiant de son package. Maintenant, en discutant avec Philippe Presti [coach français de Luna Rossa, NDLR], il me disait qu’ils avaient trouvé de la vitesse après janvier, pas que sur de la performance pure, mais aussi sur des gains dans la manière de manœuvrer. On voit très bien que ce sont eux qui maîtrisent le mieux les virements, c’était le cas en finale de la Prada Cup contre Ineos, ça l’est encore contre Team New Zealand. On n’a peut-être pas assez considéré ce gain, d’où un jugement un peu biaisé.

« Peter Burling a un bateau qui reflète son mode de navigation »

Peux-tu nous expliquer les différences majeures entre les deux AC75 ?
Elles concernent essentiellement les foils. C’est d’ailleurs assez bluffant de voir des bateaux aussi proches en vitesse alors qu’il y a des foils franchement différents, et ce quelles que soient les conditions : on pensait que Team New Zealand allait exploser Prada dans le medium et que Prada aurait l’avantage dans le petit temps, étonnamment, ce n’est pas le cas. Cette différence se situe surtout au niveau de la surface : celle des Kiwis est plus petite, de l’ordre de 10 à 15%. Sur le papier, tu te dis qu’à partir du moment où tu voles, un bateau qui a moins de surface traîne moins, donc la différence de vitesse qu’on imaginait entre les deux bateaux se situait déjà là. Maintenant, ce qui explique aussi le gain des Italiens sur les virements, c’est que le bas du « foil arm », qui n’est pas one design [au contraire du haut], est symétrique chez Prada et asymétrique chez Team New Zealand. La conséquence est de créer un moment de dérive pendant le virement qui ferait perdre de 8 à 10 mètres aux Kiwis sur chaque virement, c’est en tout cas un peu ce que l’on voit sur l’eau. Sinon, l’autre différence majeure se situe dans la façon d’utiliser le bateau.

C’est-à-dire ?
Typiquement, on voit bien qu’un Peter Burling a un bateau qui reflète son mode de navigation, à savoir qu’il navigue souvent un peu plus bas et plus rapide, alors que Luna Rossa navigue un peu plus lent mais plus haut. Ce qui les aide d’ailleurs, parce que sur le premier bord vers la « boundary » [limite du parcours], ils arrivent à faire virer Team New Zealand et à reprendre le contrôle de la régate.

La phase de départ est cruciale sur ces régates courtes avec des bateaux très proches, qui a l’avantage pour l’instant selon toi ?
Aujourd’hui, je dirais que c’est plutôt Prada qui a été en position de force, il ont été capables de mettre plus de pression pour avoir une position plus favorable et provoquer une situation qui fait que l’adversaire doit dégager ou va se retrouver dans une situation problématique au prochain virement. Donc pour l’instant, je donne l’avantage aux Italiens, et vu les performances très similaires des bateaux, il va falloir que Peter se réveille.

« 7-5 Team New Zealand »

Quel regard portes-tu sur le fonctionnement à deux barreurs de Luna Rossa ?
Quand j’ai vu ça, je me suis dit que ça allait poser un problème d’egos. Au début, je pensais que la cause principale, c’était qu’ils avaient hérité de cette situation, dans le sens où Checco (Francesco Bruni) avait été engagé en premier, Jimmy (Spithill) plus tard, alors que Max (Sirena, le directeur de l’équipe) avait sûrement promis la barre à Checco. Ce qui l’a peut-être conduit à imaginer ce fonctionnement. Aujourd’hui, je me demande si ça a été imposé ou si, au final, ils ont testé ça et qu’ils ont réussi à faire marcher le truc. Je pensais que ce système allait exploser en vol en mettant un peu de pression aux deux barreurs, on se rend compte que non, personne n’a vraiment réussi à le faire pour l’instant, je ne les ai pas trouvés déstabilisés. Il faut donc reconnaître que c’est quelque chose qui marche, l’inconvénient, c’est que chaque barreur ne s’est entraîné que 50% du temps, l’avantage, qu’il n’y a pas de « crossing » [le barreur passe d’un bord à l’autre], ça donne une stabilité dans les virements. Bravo à eux de l’avoir tenté et surtout de l’avoir fait marcher, je pense qu’on peut tirer un grand coup de chapeau à notre coach national, Philippe Presti.

Quelle est l’ambiance sur place, notamment auprès des Néo-Zélandais ?
Beaucoup, même les non-connaisseurs, s’attendaient à voir Team New Zealand un peu plus rapide, donc on sent bien que les Kiwis sont un peu soucieux, ils se demandent s’ils vont réussir à garder cette Coupe, on sent un moment de questionnement.

Comment vois-tu la suite des régates ?
Pour l’avoir vécue en 2013 à San Francisco [victoire d’Oracle 9-8 après avoir été mené 1-8 par Team New Zealand, NDLR], cette situation est très « challenging », dans le sens où tu ne peux pas te permettre d’avoir le moindre pépin technique, surtout qu’il n’y a pas de joker comme on pouvait l’avoir par le passé. Si tu as un problème technique, tu peux demander un retard du départ, mais pas une annulation de la journée. Donc il y a une vraie pression sur les équipes techniques pour s’assurer que les bateaux soient performants et fiables. On l’a d’ailleurs vu sur le deuxième match aujourd’hui : les Italiens ont eu un problème sur le « foil cant system » qui est one design, conçu par les Kiwis, le bras ne descendait pas à la vitesse voulue, c’est d’ailleurs un point qui a été problématique pour toutes les équipes tout au long de la campagne. On imagine que les Italiens doivent être très mécontents, après, ce sont eux qui ont demandé qu’il n’y ait pas de possibilité de joker, donc quelque part, c’est un retour de bâton pour eux.

Je vais te demander pour finir de te mouiller : quel est ton pronostic ?
7-5 Team New Zealand ! Maintenant, si on arrive à du 6-6, je donnerai l’avantage à Luna Rossa, parce que Team New Zealand n’a jamais vraiment connu la pression, un domaine dans lequel Jimmy excelle vraiment. Je l’ai vécu en 2013 avec Oracle lorsqu’on était menés 8-1, ce gars-là, sous pression, est juste incroyable, il reste stoïque. Quand il barre, ses battements de cœur par minute sont 30 au-dessous de ceux de Checco, il est à 89, l’autre à 120, ça joue !

Photo : ACE / Studio Borlenghi

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