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Francis Le Goff : “Impossible de donner un trio de favoris sur la Solitaire”

La cinquantième Solitaire Urgo Le Figaro s’élancera le 2 juin de Nantes pour quatre étapes qui passeront par Kinsale, Roscoff et Dieppe (2 115 milles au total). Une édition particulière, puisque la première du Figaro Bénéteau 3. Tip & Shaft s’est entretenu avec le directeur de course, Francis Le Goff.

Combien de marins seront finalement au départ de la Solitaire et avez-vous dû en refuser ?
Ils seront 47. Pour se qualifier, il fallait terminer une des deux courses préparatoires, la Solo Concarneau ou la Solo Maître CoQ, et, pour ceux qui faisaient cette dernière, finir la grande course dans les temps imposés par l’organisateur. Il n’y a qu’un skipper qui n’a pu satisfaire ces conditions, c’est André Morante. J’aurais éventuellement pu regarder ce qu’il avait fait en double sur la Sardinha Cup, mais là encore, il n’a pas terminé d’étape. Ce n’est jamais facile de prendre cette décision, d’autant que ses qualités marines ne sont pas en cause, mais il fallait s’en tenir au règlement.

Sur les 47, certains ont tout de même très peu navigué en solitaire sur le nouveau bateau, y a-t-il un peu d’inquiétude ?
Il y a forcément un peu d’inquiétude, même vis-à-vis de ceux qui ont pas mal navigué, parce que, pour l’instant, il n’y a eu que des courses de 48 heures. Et on a vu qu’au bout de 48 heures, les marins étaient bien fatigués et qu’il y avait des écarts assez importants entre les premiers et certains bizuths. Là, on va avoir des étapes 30 à 40% plus longues et on a décidé sur cette édition de réduire davantage le temps de course maximum : de 30% en plus du temps du vainqueur, il est passé à 20%. C’est à la fois parce qu’on a constaté sur les années précédentes que ça rentrait, mais aussi pour mettre un garde-fou pour certains et leur permettre d’avoir suffisamment de récupération entre deux étapes, il faut éviter le phénomène rouleau-compresseur de la course. Ce qui m’inquiète un peu, c’est d’avoir des gens très attardés et isolés. C’est pour ça que j’insisterai énormément lors du briefing spécifique pour les bizuths sur la gestion de la fatigue. Une première Solitaire sert aussi de formation pour la suite, il ne faut pas forcément à tout prix vouloir aller jusqu’au bout de chaque étape.

La direction de course a-t-elle le pouvoir d’interdire à un marin de prendre le départ ?
Sur le papier, non, à partir du moment où il a sa qualif en poche. Après, ça m’est arrivé par le passé de demander à des coureurs d’abandonner une étape pour être prêt pour la suivante, c’était arrivé il y a deux ans avec Nathalie Criou sur la première étape entre Bordeaux et Gijon, et ça n’avait pas été une mauvaise solution puisqu’elle avait pu finir toutes les autres. Ça avait été la même chose l’an dernier, on lui avait conseillé de rentrer au port à Roscoff à la fin de la première étape plutôt que de continuer jusqu’à Saint-Brieuc, pour que son préparateur la rejoigne et qu’elle puisse repartir moins fatiguée pour la deuxième étape. Ensuite, on discute aussi avec la médecin de la course, si on voit que c’est impossible physiquement pour une personne, il est de notre responsabilité de la convaincre de ne pas prendre la mer.

Le Figaro 3 étant plus rapide que son prédécesseur, avez-vous dû adapter le dispositif sur l’eau ?
Oui, un nouveau bateau de l’armement Bob Escoffier vient d’être mis à l’eau, il suivra la tête de flotte et servira pour la direction de course et le suivi médiatique de la course, il y aura aussi cette année la médecin à bord [auparavant sur le bateau en milieu de flotte, NDLR]Il dépasse les 25 nœuds en pointe et a une vitesse de croisière idéale pour lui de 16-18 nœuds, donc c’est plutôt rassurant. Pour la queue de flotte, on garde le même, Kriter VIII, qui ne va pas très vite mais présente l’avantage d’avoir une grosse portée VHF, on garde aussi Etoile qui sera en milieu de peloton [auparavant en tête de flotte, NDLR] .

Parlons maintenant du parcours : il a été bâti en tenant compte des polaires théoriques du Figaro 3, quand tu regardes leurs performances depuis le début de la saison, penses-tu qu’il faudra adapter les parcours ?
Si on regarde les vitesses du bateau, il n’y a a priori pas lieu de diminuer les distances. Le Figaro 3 a un gros potentiel de vitesse par rapport au Figaro 2 dès lors que ça débride un peu et même dans le petit temps, y compris au près, je n’ai pas senti de défaillance par rapport au 2. Donc pour l’instant, pas de changement. Ce qui peut poser éventuellement problème et pousser à réduire, c’est l’état de fatigue des marins vers la fin de la course. Il faudra être plus que jamais à leur écoute et de ce que l’on verra sur l’eau. De toute façon, tous les parcours sont adaptables : sur la première étape, on peut choisir si besoin de partir directement vers le Fastnet, sans passer par l’île d’Yeu, ou de ne pas aller chercher le Fastnet ; sur la deuxième, et c’est déjà prévu dans les instructions de course, on peut choisir de ne pas aller à l’île de Man et d’aller directement vers les côtes anglaises ; et les deux dernières permettent de réguler à tout instant les distances.

Le début de la saison a été marqué par de nombreux problèmes techniques, notamment sur les barreaux de barres flèches, es-tu rassuré sur ce plan avant le départ de la Solitaire ?
D’un point de vue sécurité, on a fait un gros bond en avant, puisque tous les barreaux de flèches ont été redimensionnés et changés, je pense que chacun est rassuré. Ensuite, pour ce qui est des trappes de foils, des interventions ont aussi été faites sur le sujet. Il reste un point de vigilance sur les communications VHF : nous avions des problèmes de contrariété entre les deux antennes montées, une a été retirée et remplacée par un « splitter ». Maintenant, on n’a pas pu vérifier en conditions de régate les portées de l’AIS avec ce « splitter » et quelle est la capacité d’émission. Il va y avoir des convoyages dans les jours qui viennent, je vais me rapprocher de certains coureurs pour qu’ils puissent faire des tests VHF avec des sémaphores suffisamment éloignés, ou entre eux s’ils sont assez loin les uns des autres. C’est un point qui m’inquiète un peu, parce que tout est basé là-dessus sur la Solitaire : la météo est donnée à la VHF, les vacations sécurité et médias aussi…

Un mot sur le respect de la monotypie, qui a donné lieu ces dernières années à de nombreuses tensions ?
C’est clair qu’il y a des discussions, notamment avec tout ce qui a été fait sur les bateaux ces derniers temps, maintenant, je ne botte pas en touche, mais ce n’est pas au directeur de course ou à l’organisateur de régler ces problèmes. Il y a une classe qui doit prendre ses responsabilités, elle l’a fait, avec un nouveau bureau, un nouveau président [Yvon Breton, ex directeur du sponsoring d’AG2R, NDLR], ils ont embauché un technicien, Sam Marsaudon [ancien patron de Marsaudon Composites, NDLR], pour justement s’occuper de tous ces sujets, c’est une excellente chose et ça montre que la classe a su réagir. Je pense que tout sera en ordre de marche pour la Solitaire, il le faudra, parce qu’ils n’ont réellement que cinq jours sur place à Nantes, il ne faut pas que des problèmes viennent polluer leur préparation, ils n’ont pas besoin de ça. Maintenant, il ne faut pas oublier que le bateau n’a été livré qu’en janvier et qu’on en aligne 47 sur cette Solitaire, la classe et tous les coureurs peuvent être fiers de ça.

Que t’inspire le plateau de cette 50e Solitaire ?
Mathieu Sarrot avait dit qu’il avait l’impression d’avoir réuni tous les Ballon d’Or, c’est une bonne image, je n’ai jamais eu un plateau aussi complet. Mais ce qui est le plus impressionnant, c’est de les entendre parler de leurs ambitions, ils ne sont pas venus là pour vendre des cravates, ça va y aller ! Et quand ça y va, ça veut dire qu’on se met dans le rouge et que la direction de course doit se mettre au niveau de l’engagement des skippers.

Si tu devais dégager un groupe de favoris, qui mettrais-tu ?
D’habitude, je réponds facilement à ça, parce que ça m’amuse, mais franchement, c’est impossible de donner un trio de tête. Il y a un facteur important, c’est la capacité d’invention qu’ils vont avoir pendant la course sur les différents réglages, parce que tout n’a pas été testé, il y a encore plein de choses à découvrir. On a vu sur les courses d’avant-saison des écarts de vitesse importants sur des petits réglages, chez des mecs comme Yann ElièsArmel Le Cléac’h ou d’autres, qui ont cette capacité à trouver les petites choses pouvant vite faire la différence, mais aussi chez les bizuths, dont certains sont justement poussés dans leurs centres d’entraînement à aller chercher ce petit détail, et même chez les plus anciens, notamment Loïck Peyron qui a fait de très belles choses. On n’est vraiment pas à l’abri de grosses surprises. Et le facteur endurance sera aussi déterminant, il faudra être capable de garder de la lucidité en permanence, j’ai été marqué par les différences que pouvaient créer les approches des différentes marques de parcours, certains ont parfois perdu beaucoup sur ces atterrissages, ça peut jouer énormément.

Y en a-t-il qui t’ont étonné ?
Oui, Achille Nebout, qui a gagné la première manche de la Solo Maître CoQ, il ne fait pas beaucoup de bruit mais est dans le coup depuis le début. Si on continue sur les bizuthsTom Laperche a lui aussi très vite pris le pli et quand il est juste, il est devant, c’est un client sérieux. Pour les autres, j’ai aussi trouvé Martin Le Pape assez incisif, il semble avoir trouvé un réglage moyen qui lui permet d’être toujours dans le coup, il commence aussi à avoir pas mal d’expérience. Ce qui est sympa cette année, c’est que les centres d’entraînement se sont étoffés, entre Port-la-Forêt, Saint-Gilles et Lorient, on voit que les approches du bateau sont différentes, je pense que la concurrence va être encore plus relevée cette année entre eux, ça va rendre la Solitaire très intéressante.

Photo : Le Trégor/Solitaire Urgo Le Figaro

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