Thomas Ruyant : “Une victoire qui nous restera en mémoire”

Après la Mini-Transat et la Route du Rhum, Thomas Ruyant a ajouté une troisième traversée de l’Atlantique à son palmarès en remportant la Transat AG2R La Mondiale avec Adrien Hardy. Une victoire bienvenue pour le Nordiste qui cherche activement depuis plusieurs mois à boucler un projet performant de Vendée Globe. De retour en métropole vendredi, celui qui disputera début juin les Monaco Globe Series avec Joan Mulloy sur Kilcullen Team Ireland s’est confié à Tip & Shaft.

Après des victoires sur la Mini en 2009 en proto et sur la Route du Rhum en 2010 en Class40, te voilà vainqueur d’une nouvelle transat, cette fois en Figaro, le tableau est quasi-complet ?
C’est sûr que les transats qui comptent dans ces séries-là, c’est coché ! Je suis ravi et super fier d’avoir navigué et gagné sur ces supports. Et gagner en Figaro, c’est très gratifiant quand on connaît le niveau qu’il y a dans cette série. Ça reste quand même des moments rares de gagner des courses comme ça, on n’a pas la chance de vivre ça tous les jours et on peut parfois courir derrière pendant toute une carrière. Je pense que cette victoire va nous rester longtemps en mémoire, on savoure, c’est pour ça qu’on fait ce métier et ce sport !

Quels ont été les ingrédients de la victoire ?
Il y a tellement de paramètres pour arriver à un résultat comme ça… Mais je dirais d’abord notre entente avec Adrien. C’est quelqu’un qui me ressemble un peu, dans le sens où il est aussi multi-supports, il a couru en Mini, en Class40, en Figaro. Et il a une certaine façon de naviguer qui ressemble à la mienne, qui vient peut-être justement du fait que nous avons goûté à toutes ces séries : nous sommes plutôt à l’aise au long cours, on aime bien jouer avec la météo, la stratégie… Je pense que c’est un peu comme ça que nous avons construit cette victoire. Même si, au départ, on s’était donné comme consigne de faire notre route, mais de ne pas trop quitter la flotte parce que sur la Solo Concarneau, on s’était un peu pris les pieds dans le tapis avec une option différente des autres ; là, on a plutôt eu l’impression que c’est la flotte qui s’est écartée et a optionné plus que nous. Nous, on a fait notre route telle qu’on l’imaginait, on s’est concentrés sur notre trajectoire et on n’a commencé à faire de la tactique qu’à 24 heures de l’arrivée pour contrôler notre classement en tête.

Tu es en train de dire que finalement, vous avez été presque surpris que les autres ne suivent pas votre route ?
Oui. Je pense que le moment-clé de la course, c’est quand on a le choix entre croiser la flotte des sudistes et empanner pour faire une route plus directe. A ce moment, lorsqu’on empanne et qu’on ne suit pas le mouvement de CMB et de Groupe Royeron a vraiment le sentiment qu’ils nous laissent une ouverture. Nous, on sait que si on recroise, on peut faire un beau podium mais que la victoire sera difficile, parce qu’on avait un petit déficit de vitesse par rapport à CMB qui était au-dessus du lot. On avait aussi le sentiment que faire du sud pour aller croiser, c’était un peu donner des milles, on sentait bien les choses en empannant et en faisant de l’ouest, les alizés étaient bien en place, tout était ouvert pour y aller, on l’a fait et ça a marché.

Cette victoire est-elle aussi celle de Lorient sur Port-la-Forêt ?
Je ne suis pas sûr qu’on puisse dire ça, car ça voudrait dire qu’il y a une guéguerre entre les deux, qui est entretenue par certains mais que je ne cautionne pas du tout. D’autant que dans le groupe des sudistes, il n’y avait pas que des mecs de Port-Laf, il y avait aussi des Lorientais. Après, je pense qu’en Figaro, tu ne gagnes pas une transat comme tu gagnes une Solitaire et ça montre aussi qu’il y a d’autres écoles, qu’il n’y a pas que le centre d’entraînement de Port-la-Forêt, qu’il y a aussi quelqu’un comme Tanguy Leglatin qui est extrêmement doué et travaille depuis des années avec un groupe de coureurs – dont Adrien et moi – peut-être avec des méthodes différentes. C’est sympa de voir que son travail paie.

A titre personnel, cette victoire t’a-t-elle redonné envie de faire du Figaro ou était-ce un « one shot » ?
Ce qui est sûr, c’est qu’à chaque fin de Solitaire, je me suis souvent dit que ce serait bien de revenir faire du Figaro, donc oui, dans l’absolu, ça me donne envie, mais pas tout de suite. Ce que je veux aujourd’hui, c’est être au départ du Vendée Globe 2020 et pour y arriver, c’est beaucoup de boulot. Me concentrer sur un projet Figaro n’est aujourd’hui pas compatible.

Quel est ton programme immédiat ?
Je vais participer aux Monaco Globe Series avec l’Irlandaise Joan Mulloy. Enda (O’Coineen) et Joan m’ont proposé de l’accompagner, je ne la connais pas encore beaucoup, elle a démarré le Figaro cette année, je l’ai croisée quelques fois à l’entraînement à Lorient, elle a l’air bien motivée. Et le fait de faire du coaching et de l’accompagnement comme ça permet de revenir aux bases, c’est vachement intéressant. C’est aussi l’occasion pour moi de rester au contact de l’Imoca et c’est important de continuer à naviguer, quel que soit le support.

Il y a en plus le côté symbolique de retrouver ton ancien bateau…
Oui, ça me fait vraiment très plaisir de renaviguer sur ce bateau. La dernière fois que j’ai navigué dessus, il était cassé en deux et plein d’eau, ça va faire du bien de le retrouver dans un état normal ! C’est un bateau qui m’a donné beaucoup de plaisir, ça s’est arrêté brutalement sur le dernier Vendée Globe, le fait de repartir dessus va me permettre de boucler un peu cette boucle.

As-tu d’autres navigations en vue d’ici la fin de l’année ?
Non, j’ai déjà passé beaucoup de temps sur l’eau avec le Figaro, donc après les Monaco Globe Series, il faut que je consacre du temps à mon projet de Vendée Globe.

Parlons-en justement : pas mal de rumeurs circulent sur le fait que tu as le budget pour lancer une construction, peux-tu nous dire concrètement où tu en es ?
Ce que je peux dire, c’est qu’il n’y a rien de bouclé, il y a eu effectivement des articles qui sont sortis et qui me portent un peu préjudice. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a des contacts qui avancent avec des partenaires et des investisseurs, pour m’aider à monter un projet performant, mais rien n’est acté, il y a encore beaucoup de travail pour faire aboutir le projet et je suis toujours en recherche de partenaires.

Tes contacts se font-ils toujours dans le cadre de ton réseau nordiste et avec Le Souffle du Nord ?
Ce n’est plus du tout dans le cadre du Souffle du Nord. Maintenant, mon premier Vendée Globe a été très suivi dans le Nord, donc, forcément, un réseau s’est créé et il y a une « sensibilité nordiste », mais pas seulement. Quand on a mis le pied en Imoca et dans le Vendée Globe, ça ouvre aussi d’autres portes.

Est-ce une période difficile à vivre ?
Ce n’est pas forcément une période facile, ça peut parfois être un peu ingrat, mais c’est une période obligatoire pour monter un projet. Ça fait partie du métier et c’est quand même passionnant de dessiner les contours d’un projet idéal avec une construction de bateau. Et je n’oublie pas que la finalité, c’est de vivre des trucs très forts derrière…

Tu parles de construction de bateau, sais-tu d’ores et déjà avec quel architecte tu travaillerais si tu parvenais à boucler ton budget ?
Forcément j’y ai pensé, je m’entends très bien avec Guillaume Verdier, donc il y a de grandes chances que, si j’arrive à valider tout ça, ça se passe avec Guillaume. J’ai gagné la Route du Rhum 2010 avec un plan Verdier, mon bateau sur le Vendée Globe était un plan Verdier [VPLP Verdier, NDLR], forcément, on a échangé, débriefé, c’est quelqu’un d’extrêmement intéressant que j’appelle régulièrement pour discuter bateau. Et, ces dernières années, il a eu beaucoup de moyens pour travailler, notamment sur la Coupe et sur la réflexion d’un plan Volvo. Il avance, il réfléchit beaucoup, peut-être qu’il a un petit cran d’avance par rapport à certains architectes, je ne sais pas, mais je n’ai pas vraiment de raisons d’aller voir ailleurs.

Quelle dead-line te donnes-tu pour ton projet et penses-tu d’ores et déjà à un éventuel plan B avec un bateau d’occasion au cas où tu ne trouverais pas le budget pour construire ?
Il faudrait que ça se passe dans les deux mois qui viennent. Le lancement d’une construction, après ce timing, devient plus compliqué, sachant que sur ces projets de bateau neuf, le timing est super important. C’est un critère que je mets en haut de la pile, c’est important de mettre tôt à l’eau pour avoir le temps d’utiliser le bateau. Quant à un plan B, je n’y pense pas pour l’instant, j’ai une grosse motivation pour faire aboutir ce projet performant, je n’ai même pas envie d’y réfléchir, je suis à 100% sur un plan A !

Ta victoire sur l’AG2R t’a-t-elle d’ores et déjà ouvert d’autres portes ?
Disons que ça fait forcément avancer les choses, ça montre aussi le sérieux que j’arrive à mettre dans les choses que j’entreprends. Mes victoires sur la Mini et la Route du Rhum, même si elles comptent, commençaient à remonter, alors c’est canon de remettre une petite couche, en plus sur le circuit Figaro qui est très compétitif. J’espère que ça va me servir pour la suite de l’aventure.