Imoca TeamWork

La semaine de la Transat Jacques Vabre au crible des experts

Après la victoire dans la nuit de jeudi à vendredi de Solidaires en Peloton (Thibaut Vauchel-Camus/Quentin Vllamynck) en Ocean Fifty, la Transat Jacques Vabre Normandie-Le Havre va connaître son épilogue en Imoca ce week-end, tandis que les Class40 sont attendus en milieu de semaine prochaine. Tip & Shaft a réuni les skippers Pascal Bidégorry et Nicolas Troussel, ainsi que Dominic Vittet, expert en routage météo, pour évoquer la fin de la course dans ces deux classes.

Il y a une semaine, Martin Le Pape nous expliquait que deux options se présentaient à la flotte Imoca à l’approche de Madère : l’une au nord de la dorsale anticyclonique que s’apprêtaient à traverser les bateaux de tête, plus courte, mais plus engagée et aléatoire ; l’autre au sud, plus longue, mais moins risquée. Finalement, parmi le groupe de tête, seuls Teamwork.net (Justine Mettraux/Julien Villion) et Groupe Dubreuil (Sébastien Simon/Iker Martinez) ont osé jouer la carte du nord – ce dernier a par la suite dû ralentir, grand-voile déchirée.

“Tous les routages au début faisaient passer par là, mais pas grand monde ne voulait y aller, notamment parce qu’il y avait des dépressions à traverser. On sait qu’il y a une autre transat derrière, importante pour la qualification pour le Vendée Globe (Retour à La Base, départ le 30 novembre), je pense que pas mal de duos ont fait le choix sud pour ça”, estime Nicolas Troussel. “Sur le papier, on voyait une opportunité, analyse Dominic Vittet. Le problème d’une telle décision, c’est qu’il faut la prendre en imaginant ce qui va se passer dix jours plus tard dans la partie tropicale de la transat, où les prévisions sont bien moins fiables que dans l’Atlantique Nord, c’est un pari extrêmement osé. Maintenant, ils ont dû se demander s’il valait mieux rester dans le paquet à jouer la 10e ou 15e place ou tenter autre chose.”

Pascal Bidégorry confirme : “Dans la position où ils (les deux bateaux du nord) étaient, sachant qu’ils traversaient l’axe de la dorsale beaucoup moins bien que les 4-5 bateaux devant eux, ça ne m’a pas surpris qu’ils tentent le coup. On voyait bien que tout le monde avait décidé de faire une grosse croix sur la route nord. C’était courageux d’y aller, parce que tu ne fais pas la même course, c’était bien plus engagé. Ça pouvait marcher, mais c’est devenu plus compliqué…”

 

For People en position de force

 

Une semaine plus tard, nos trois experts sont d’accord : l’option nord a vécu. Pour plusieurs raisons : “Elle a toujours été sur un fil, constate Dominic Vittet. Ils (Justine Mettraux et Julien Villion) se sont parfois arrêtés dans des zones de calme, c’était à chaque fois très pénalisant, s’ils avaient toujours avancé au moins à 12-13 nœuds, ils seraient en meilleure position.” Pour Pascal Bidégorry, “les phases de transition, les manœuvres, le gros temps, ça pompe de l’énergie et du temps, tu n’as pas une moyenne élevée, et par moments, on a vu des trucs un peu bizarres en vitesse, peut-être qu’ils ont eu des petits déboires.”

Ce que pense également Nicolas Troussel : “Ils sont montés dans le mât, pas sûr que leur bateau soit à 100%, ils ont par exemple été plus lents que sur les routages la nuit dernière.” Et le Finistérien, à la recherche actuellement de partenaires pour succéder à Corum L’Epargne, qui a arrêté son projet Imoca fin septembre (voir notre article), de noter : “Et au sud, ils ont réussi à garder des moyennes assez incroyables avec plus de vent que sur les fichiers et une mer assez plate.”

Du côté des sudistes, les tenants de la Transat Jacques Vabre, Thomas Ruyant et Morgan Lagravière, sont en position de force pour l’emporter dans la nuit de samedi à Fort-de-France, le nouveau For People, mis à l’eau au printemps dernier et renforcé après le Fastnet, s’étant montré très véloce au portant dans l’alizé. Les deux plans Koch/Finot-Conq (For People et Paprec Arkéa) vont très vite, constate Dominic Vittet. Le niveau est encore monté d’un cran au niveau des carènes et appendices, il y a eu beaucoup de progrès dans la stabilisation en vol, on l’a vu sur les images du départ, les bateaux étaient bien calés à l’horizontale, ça leur permet de tenir des moyennes importantes.”

 

Le podium loin d’être joué

 

Pascal Bidégorry ajoute : “C’est aussi beaucoup la façon dont les bonshommes s’en servent qui joue. Ce n’est quand même pas la première fois : victoire sur la Jacques Vabre il y a deux ans, puis sur la Route du Rhum l’an dernier, ils ont trouvé un truc, ils ont aussi une façon de naviguer que les autres n’ont pas.” Et le Basque d’élargir ce constat à l’ensemble de l’équipe TR Racing : “Quand tu vois For The Planet (Sam Goodchild/Antoine Koch, 3e ce vendredi), il y a deux jours, c’était le bateau le plus rapide de la flotte sur 24 heures !”

La partie est-elle jouée pour For People ? “Ils n’ont plus de raisons de prendre des risques et de remettre une balle dans les coins. S’ils contrôlent bien, ils ont course gagnée, et c’est plus facile de contrôler quand tu as le bateau le plus rapide, répond Dominic Vittet. Le coup tactique tenté par Yoann Richomme et Yann Eliès (Paprec Arkéa) dans la nuit de jeudi à vendredi avec un décalage au nord pour aller chercher une bascule ? “Ils ont dû se dire qu’en restant derrière, ça allait être compliqué, d’autant que For People avait sécurisé le sud, il fallait tenter quelque chose, analyse Nicolas Troussel.

Le coup n’a pas marché, Paprec Arkéa étant sous la menace de For The PlanetInitiatives Cœur (Sam Davies/Jack Bouttell) et Charal (Jérémie Beyou/Franck Cammas), même si ce dernier est visiblement handicapé par des problèmes de voiles“Il n’a pas plus son masthead (voile d’avant de 270 m2), j’étais persuadé qu’ils étaient partis avec le « quad » (voile intermédiaire de 230 m2), apparemment, ce n’est pas le cas car ils sont sous J0 (180 m2), analyse Pascal Bidégorry. Qui souligne le très bon comportement d’Initiatives Cœur “C’est une bonne carène (plan Manuard), les foils sont les mêmes que Malizia sur The Ocean Race, ils marchent très bien au portant, ça leur permet d’avoir une bonne stabilité de vol.”

 

Class40 : les nordistes peuvent-ils le faire ?

 

Comme en Imoca, la course en Class40 a été animée cette semaine avec là encore, un petit groupe de francs-tireurs – emmenés par Amarris (Achille Nebout/Gildas Mahé), Groupe Snef (Xavier Macaire/Pierre Leboucher) et Crédit Mutuel (Ian Lipinski/Antoine Carpentier) – qui, entre les Canaries et le Cap Vert, est sorti du peloton pour contourner la dorsale anticyclonique par le nord. L’objectif ? Récupérer quelques jours plus tard un bon flux d’est et un meilleur angle pour débouler vers la Martinique. “J’ai été très surpris, commente Dominic Vittet. De mémoire, je n’ai pas souvenir de voir des bateaux retraverser l’axe de la dorsale pour repasser au nord. Je trouve ça extrêmement gonflé pour les raisons que j’ai déjà évoquées pour les Imoca, mais aussi parce que ceux qui ont déclenché étaient dans le paquet de tête de la course. Ils ont fait tapis, en acceptant de lâcher la tête et de perdre jusqu’à 200 milles pour un pari à échéance d’une semaine/dix jours, dans une zone tropicale où la météo est peu fiable.”

Pour Nicolas Troussel, qui navigue régulièrement en Class40, l’option peut payer : “L’anticyclone est en train de se reformer derrière eux, ce qui va leur permettre d’arriver avec un bon angle par le nord. Selon le timing de leur arrivée, ça peut passer ou pas, parce qu’il y a une dépression qui se reforme dans le nord à la fin, elle peut faire mollir l’alizé pour eux et permettre aux bateaux du sud d’avoir du vent soutenu.”

Les bateaux du sud sont emmenés par un duo d’Italiens, Ambrogio Beccaria (associé à Nicolas Andrieu sur Alla Grande Pirelli) et Alberto Bona (qui fait équipe avec Pablo Santurde sur IBSA), dont Dominic Vittet dit : “Si l’option des nordistes ne passe pas, je ne vois pas d’autres bateaux gagner qu’un de ces deux-là.” Nicolas Troussel estime quant à lui que “c’est du beau match racing entre deux très bons équipages, avant de noter, à propos d’Alla Grande Pirelli, plan Guelfi : “C’est un bateau qui semble un petit cran au-dessus, avec plein de choix architecturaux un peu différents des autres.” Dominic Vittet ajoute : “La compétition architecturale est géniale en Class40. On avait les Verdier, les Raison, les Manuard, et là, les Italiens arrivent avec un nouveau dessin qui met tout le monde d’accord. Dès qu’il y a un peu de vent, il va plus vite que tout le monde.” Sauf IBSA, (Mach 40.5 signé Sam Manuard) qui, depuis le passage des Canaries mardi, ne le lâche pas d’une semelle…

Photo : Vincent Curutchet / Alea

Tip & Shaft est le média
expert de la voile de compétition

Course au large

Tip & Shaft décrypte la voile de compétition chaque vendredi, par email :

  • Des articles de fond et des enquêtes exclusives
  • Des interviews en profondeur
  • La rubrique Mercato : l’actu business de la semaine
  • Les résultats complets des courses
  • Des liens vers les meilleurs articles de la presse française et étrangère
* champs obligatoires


🇬🇧 Want to join the international version? Click here 🇬🇧