Arthur Le Vaillant Mieux Ultim

Arthur Le Vaillant : « J’ai une démarche assez activiste »

Arthur Le Vaillant et la société Ultim Sailing ont annoncé récemment que le skipper défendrait les couleurs du collectif Mieux sur la prochaine Route du Rhum-Destination Guadeloupe à bord de l’ex Actual Leader, remis à l’eau le 4 juillet à Lorient. L’occasion pour Tip & Shaft de faire le point avec un marin toujours aussi engagé.

► Après trois saisons sous les couleurs de Leyton (en Class40 puis en Ocean Fifty), on t’a moins vu naviguer ces derniers mois, tu avais besoin d’autre chose ?
J’ai pris un petit peu de temps pour moi pendant l’hiver 2020-2021, parce que j’ai des grands questionnements et des grands doutes par rapport au monde dans lequel on vit, je pense qu’on va droit au désastre si on ne passe pas un cap. Je me suis donc demandé comment je pouvais être plus présent, et en mars 2021, avec un copain, on a fondé la coopérative Sailcoop de transport de passagers à la voile, pour voyager autrement et utiliser les bateaux à voile qui sont dans les ports. Aujourd’hui, on a environ 500 personnes qui sont partie prenante, on va faire les premiers trajets en Corse cet été, on s’est rendu compte qu’il y avait une demande assez incroyable. Iliens le fait entre Belle-Ile et Quiberon, la ligne fonctionne très bien, l’idée est donc de développer ce modèle en France et en Europe.

► Tu as parallèlement commencé à travailler sur le projet Route du Rhum avec Ultim Sailing, comment est né ce projet ?
Avec Emmanuel Bachellerie (cofondateur d’Ultim Sailing avec Mathieu Sarrot), on avait imaginé l’année dernière que je puisse courir la Transat Jacques Vabre avec mon père (Jean-Baptiste), mais c’était un peu utopique, ça a cependant de nouveau fait germer une graine course au large chez moi. Et en décembre dernier, on a commencé à travailler sur un projet Route du Rhum, donc à chercher des sponsors. Ça a pris un peu de temps, parce que je mettais des contraintes, je ne voulais pas mettre en avant des entreprises qui contribuent à la destruction des écosystèmes. Les marins ne sont pas juste des panneaux publicitaires, on a vraiment un rôle à jouer, quelque chose à apporter à la société, on doit vraiment passer des caps là-dessus et être capables de refuser des sponsors ou de les pousser à se transformer. Sinon, ça ne bougera jamais.

► Est-ce cette vision qui, quelque part, avait provoqué ta séparation avec Leyton ?
Il y avait plein de sujets. Ce qui est sûr, c’est que j’ai une démarche assez activiste, je ne suis pas très docile, je les ai peut-être un peu trop challengés. Je suis aussi très engagé avec l’ONG SOS Méditerranée, ce n’était pas forcément partagé par tout le monde, c’était parfois compliqué, mais ils ont un très beau projet et un super skipper avec Sam (Goodchild).

 

“On est au bord du précipice”

 

► Comment avez-vous réussi dans ces conditions à trouver des partenaires sur le projet Ultim ?
Ça aurait été plus simple de trouver un gros partenaire, mais il y a eu des blocages, la guerre en Ukraine n’a pas aidé, donc on a finalement repris une idée qu’on avait mise de côté de créer un collectif. En l’occurrence un collectif d’entrepreneurs engagés sur les problématiques RSE qui ont créé l’association Mieux. L’objectif est de sensibiliser et aider les entrepreneurs, notamment ceux des PME, qui n’ont pas forcément le temps, à se former pour mieux comprendre les enjeux sociétaux et environnementaux. C’est un vrai sujet de formation pour faire de l’entreprise un lieu de transformation. La Route du Rhum va nous permettre de raconter cette histoire et de lancer médiatiquement l’association. Il faut vraiment comprendre que c’est maintenant que ça se joue et qu’on est au bord du précipice.

► Comment est financé le projet ?
Les membres fondateurs financent la communication autour de l’association via la Route du Rhum, ils sont une trentaine qui ont mis environ 30 000 euros chacun. Ensuite, ceux qui nous rejoignent auront une cotisation moins importante. Et il y aura d’autres projets pour faire parler de l’association, pas que de la voile.

► Tu as peu navigué ces derniers temps, comment vois-tu le défi qui t’attend et que peux-tu espérer sur la Route du Rhum face à des concurrents disposant de bateaux plus récents ?
Je commence vraiment à naviguer la semaine prochaine, donc je vais prendre en main le bateau petit à petit cet été, je t’avoue que ça me démange parce que ce projet a été lourd à monter, tout est gros sur ces bateaux ! J’ai la chance d’avoir mon papa qui va venir naviguer avec moi, d’avoir Ludovic Aglaor et une équipe à mes côtés à La Trinité, j’espère aussi que des Loïck (Peyron), Pascal (Bidégorry) et autres viendront passer une tête pour me conseiller afin que j’apprenne le plus rapidement possible. Pour ce qui est de la Route du Rhum, je sais très bien quelles sont les performances du bateau aujourd’hui, que nous n’avons pas de voiles neuves, que j’ai très peu d’expérience sur ce support. Donc je vais déjà me fixer comme objectif de traverser l’Atlantique sans rien casser et de la manière la plus rapide par rapport à ce que je sens, je t’en dirai plus en octobre sur mes capacités à atteindre ou non les polaires qui sont sur l’ordinateur. C’est déjà un énorme défi d’être au départ, parce que c’était un combat inouï, donc si j’arrive à aller de l’autre côté et que j’ai raconté mon histoire, je serai un marin épanoui.

 

“Je n’ai pas d’objectif
de vie bien calé”

 

► Le projet va-t-il continuer sur ce bateau en 2023, notamment sur l’Arkéa Ultim Challenge, la course autour du monde en solitaire en Ultim ?
Je ne sais pas du tout, pour l’instant, il ne va que jusqu’à la Route du Rhum. Tu sais bien qu’il y a d’autres marins qui voudraient naviguer sur le bateau l’année prochaine, moi, je ne me concentre que sur ce projet fou de faire la Route du Rhum.

► Ton objectif sera-t-il quand même de continuer à naviguer ?
Oui, bien sûr, mais je n’ai pas trop de plan de carrière. Aujourd’hui, est-ce que mon rôle, c’est de prendre du plaisir en essayant de gagner des courses et de faire quelque chose de finalement très égoïste ? Ou est-ce que ce n’est pas plutôt de faire en sorte que mon sport, mes petits camarades et moi, on joue tous un rôle très fort dans un monde qui est en train de se déliter ? Ma réponse est toute trouvée. Si je le fais à travers le bateau, très bien, si je le fais à travers d’autres engagements, comme la coopérative dont je te parlais, la musique, le cinéma, écrire des choses, très bien aussi. Peut-être que je mélangerai tous ces mondes, je n’en sais rien, je n’ai pas d’objectif de vie bien calé.

► Tu dois être bien loin des considérations qui agitent en ce moment la classe Ultim 32/23 ?
Oui, je me sens éloigné de tout ça, je trouve qu’on vit un peu comme des enfants gâtés. C’est malheureux que les gens n’aient pas réussi à se parler, ça pose des questions sur les capacités à fédérer quand il y a beaucoup d’argent en jeu, mais aussi sur le rôle de la course au large. Est-ce que l’objectif doit être d’aller toujours plus vite ? De continuer à acheter des paires de foils toujours plus longues pour rester compétitif ? J’ai adoré la bataille entre Gitana et Banque Pop sur la Finistère Atlantique, mais j’aurais aimé que SVR soit là, que Sodebo soit plus dans le match, peut-être qu’il faudrait mettre plus de contraintes dans cette classe. Je trouve génial qu’en Ocean Fifty, des bateaux qui ont plus de dix ans puissent encore gagner des courses. C’est pareil pour les records : mon père a tous les records de la planète, il s’est éclaté, mais à quoi ça sert ? Ce que fait Spindrift, qui veut faire le tour du monde en étant le plus autonome possible d’un point de vue énergétique, est en ce sens intéressant. On sait qu’on a un sport qui a un impact important, à nous de faire en sorte que la courbe aille dans un sens plus vertueux. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas, on n’a jamais consommé autant de richesses pour notre sport. Après, si on parle du sportif pur, je veux bien sûr être sur la même ligne de départ en novembre que François Gabart, Francis Joyon et les autres, donc qu’ils trouvent des compromis. Sinon, j’ai peur que ce soit à terme la fin de cette belle classe.

Photo : Alexis Courcoux

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