Coupe de l’America : les grandes manoeuvres

Avec la fin, vendredi 30 novembre, de la période des “inscriptions tardives” pour la 36e Coupe de l’America, le Defender Emirates Team New Zealand a annoncé avoir reçu huit dossiers de candidature, dont “un acceptable en l’état”. La veille, le Challenger of Record, Luna Rossa, avait dévoilé la première des America’s Cup World Series, qui aura lieu à Cagliari en octobre 2019. Pendant ce temps, les designers se battent avec un bateau très complexe à concevoir. Tip & Shaft fait le point sur la prochaine Coupe à un peu plus de deux ans de l’épreuve.

Combien de défis ?

Officiellement, la date limite d’inscription pour les challengers de la 36e Coupe de l’America était fixée au 30 juin 2018, et seuls Luna Rossa ChallengeIneos Team UK et American Magic se sont inscrits dans les délais. Il était cependant possible pour les retardataires, moyennant un chèque de pénalité d’un million de dollars US (payable au 31 décembre), de candidater avant ce vendredi 30 novembre 17h, heure de Nouvelle-Zélande (5h du matin en France). Le Defender a annoncé dans la matinée avoir reçu huit “notices of challenge, dont “une seule susceptible d’être acceptée immédiatement, les autres posant des conditions”.

Grant Dalton, patron d’Emirates Team New Zealand, a précisé certaines des conditions évoquées : “Par exemple, ça peut être un défi dont l’une des conditions serait d’accueillir une étape des America’s Cup World Series sur son sol. Or, c’est quelque chose que nous ne pouvons pas décider aujourd’hui car ça nécessite un accord avec le Challenger of Record”. Et Dalton d’ajouter : “Nous devons être prudents et ne pas tirer de conclusions hâtives sur le nombre final d’équipes. C’est seulement quand le processus d’acceptation sera finalisé que nous saurons combien disputeront la Prada Cup avec Luna Rossa, American Magic et Ineos Team UK”. Le communiqué de Team New Zealand rappelle par ailleurs que pour l’instant, il n’y a de la place que pour… cinq bases de challengers à l’emplacement prévu à Wynyard Point, sur le port d’Auckland, après de longues et complexes négociations locales.

Qui sont les huit candidats en question ? La plupart des experts s’accordent à dire que les Kiwis ont ratissé large pour parvenir à ce chiffre. Il inclut sans doute les deux projets italiens Adelasia di Torres (dévoilé en juin mais qui n’a guère fait parler de lui depuis) et Columbus 2021 (annoncé dans les médias italiens fin septembre), le second défi américain, USA 21, porté notamment par le spécialiste du match-race, Taylor Canfield, ainsi qu’une équipe néerlandaise, tout juste déclarée, emmenée par Simeon Tienpont, skipper de Team AkzoNobel sur la dernière Volvo Ocean Race.

Une équipe chinoise figure probablement dans le lot des huit impétrants évoqués par le Defender. “Je sais que la Chine y réfléchit depuis un bout de temps et que les organisateurs de la Coupe font beaucoup d’efforts pour essayer d’avoir une équipe chinoise”, confie à Tip & Shaft Bruno Dubois, forcément connaisseur, puisqu’il dirige l’équipe chinoise engagée dans le futur circuit SailGP après avoir mené deux campagnes de Volvo Ocean Race avec Dongfeng. “Il faut que celui qui se lance maintenant ait un objectif à long terme : il achète un package, participe pour découvrir, pour ensuite continuer sur l’édition suivante avec des objectifs plus élevés, comme ce que nous avons fait avec Dongfeng”, ajoute l’ancien patron de Groupama Team France. Enfin, parmi les autres rumeurs évoquées ces derniers mois, des pistes norvégiennes, russes, voire japonaises, ont été évoquées mais sans réelle déclaration d’intention. Et la France ? Franck Cammas s’est beaucoup dépensé, mais en vain. L’ex-skipper de Groupama Team France, joint vendredi, n’avait pas souhaité s’exprimer avant de confirmer le lendemain via un communiqué qu’il n’y aurait pas de Team France à Auckland en janvier 2021.

Dans les faits, selon nos informations, seules deux équipes sur les huit font figure de candidats sérieux : les Italiens de Columbus 2021, qui semblent avoir réuni leur budget, et les Américains de USA 21. Selon Sail-World.com, un nouveau challenger – avec qui le site a signé un accord de confidentialité ! – devrait s’annoncer en janvier prochain. Le Defender a dix jours pour répondre formellement aux candidats, nul doute que les négociations, en particulier sur le million de dollars supplémentaires réclamé, sont en cours…

Un programme revu à la baisse

Dans le Protocole de la 36e Coupe de l’America dévoilé en septembre 2017, six épreuves préliminaires, courues à bord des AC75, étaient prévues avant le début de la Prada Cup – l’équivalent de l’ex Louis Vuitton Cup -, en janvier 2021, et le Match de l’America’s Cup, du 6 au 21 mars. Le planning initial prévoyait ainsi deux America’s Cup World Series fin 2019, trois en 2020 ainsi qu’une Christmas Regatta à Auckland du 10 au 20 décembre 2020. Ce programme initial pourra-t-il être tenu ? Pour 2019, un seul rendez-vous figure, pour l’instant, à l’agenda dévoilé jeudi soir au Yacht Club de Monaco par le Challenger of Record, Luna Rossa : les America’s Cup World Series de Cagliari, qui se dérouleront en octobre en Sardaigne, base du défi italien. “Le programme est difficile à mettre en place car les challengers ne sont pas tous connus, alors que tous doivent, par le Protocole, participer aux ACWS”, explique un spécialiste de l’évènement. Qui précise : “Des équipes seront prêtes en mai-juin avec leur premier AC75, mais les derniers inscrits, même s’ils vont utiliser les packages de design mis à disposition par Team New Zealand et Prada, ne pourront pas être prêts avant octobre”. Ils devront pourtant l’être pour le rendez-vous de Cagliari, selon le Protocole.

La suite du programme reste donc encore floue, car l’annulation d’une des deux épreuves en 2019 et/ou son report en 2020 demande une modification du Protocole. “Et là, on entre dans le cœur de ce qui fait la Coupe, les discussions, les négociations, la mauvaise foi…”, poursuit notre expert. Il y aura cependant bien des America’s Cup World Series en 2020, sans doute à Newport, lieu « iconique » de la Coupe et base du défi American Magic, les autres pistes étudiées, selon nos informations, étant la côte Ouest des Etats-Unis et l’Asie – Chine et/ou Japon. Mais l’annonce de nouveaux défis, susceptibles de recevoir dans leurs pays une étape des ACWS, peut encore changer la donne.

Des bateaux très complexes

Alors que le Protocole prévoit que les premiers AC75 pourront être mis à l’eau à partir du 31 mars 2019, impossible à ce jour de savoir à quelle date le Defender et les trois challengers officiels le feront, un deuxième bateau étant prévu pour ces quatre teams un an plus tard. Interrogé par Tip & Shaft en octobreBen Ainslie s’était montré très évasif ; même flou chez Martin Fischer, patron du design team de Luna Rossa, contacté cette semaine : “Nous sommes dans les délais, mais je ne peux pas en dire plus, parce que c’est un choix stratégique, nous n’avons pas très envie de montrer nos cartes. Nous sommes dans la phase la plus critique, où il faut toujours faire un compromis entre le temps de développement et la date de mise à l’eau”. Quant à Guillaume Verdier, membre du design team d’Emirates Team New Zealand, il botte lui aussi en touche : “On est obligé de s’en tenir au programme de courses sur lequel nous nous sommes entendus avec les Italiens, donc il faudra être prêt pour le premier rendez-vous des America’s Cup World Series”.

Une chose semble certaine : concevoir un AC75 n’est pas du tout une mince affaire et il est peu probable de voir apparaître les premiers prototypes avant mai-juin. Certains équipes de design ont choisi d’en passer par un bateau test, baptisé T5 pour Ineos et The Mule pour American Magic, dont les images ont été abondamment scrutées. Quid des autres ? “Je n’ai pas le droit d’en parler”, répond Guillaume Verdier – alors même qu’ETNZ a officiellement annoncé s’en passer – tandis que Martin Fischer entretient le doute : “Je ne peux pas dire grand-chose là-dessus, mais pour l’instant, nous faisons des simulations, c’est une décision que nous avons prise et nous pensons que nous avons fait le bon choix”. Ce qui laisserait sous-entendre que Luna Rossa se passerait de bateau-test…

S’ils sont liés par une très stricte obligation de confidentialité, les deux designers reconnaissent tout de même la complexité de la tâche : “C’est un bateau très difficile à dessiner, parce qu’on n’en a jamais vu avant, admet Martin Fischer. Il faut bien comprendre comment fonctionne sa dynamique, on a vu sur les vidéos que c’est relativement instable : quand le bateau navigue, toute la portance verticale est sur le foil qui est assez loin du bateau, s’il y a un crash, c’est comme si le bateau retombait sur un pied”. Analyse sensiblement identique chez Guillaume Verdier : Faire voler le bateau de manière stable, c’est un gros challenge ; avec du plomb dans les ailes, on voit sur les vidéos que dans les phases de transition, empannages et virements, c’est plus compliqué de rester en l’air. Il y a aussi des enjeux aérodynamiques, sachant qu’on passe d’une aile rigide à une voile souple”.

Rendez-vous au printemps, donc… voire un peu plus tard : selon Peter Montgomery, le légendaire commentateur TV kiwi de la Coupe, les foils des AC75 ne tiennent pas, pour l’instant, les charges, ce qui devrait entraîner un report des dates de mises à l’eau. Le rendu des copies est donc attendu par tous avec impatience : “Nous sommes très curieux de voir ce que font les autres, je pense que ce sera très intéressant pour le grand public de voir les différences, qui seront à mon avis importantes, au moins sur le premier bateau”, conclut Martin Fischer.