Ce qu’il faut retenir de la deuxième semaine de la Route du Rhum

Avant les arrivées prévues mardi de Pierre Antoine, Yoann Richomme et Sidney Gavignet, attendus en vainqueurs en classe Multi Rhum, Class40 et Mono Rhum, Tip & Shaft fait le point sur la deuxième semaine de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe.

GENTLEMAN THOMSON
Il est sans doute le premier marin à franchir une ligne d’arrivée en tête… et à exhiber devant les journalistes un morceau des cailloux dans lesquels il s’est échoué quelques heures plus tôt ! Logiquement sanctionné par le jury d’une pénalité de 24 heures – qu’il assume avec un fair-play impressionnant : “Je ne mérite pas de gagner la Route du Rhum” – après s’être aidé de son moteur pour se dégager de son échouement au pied d’une falaise au nord de Grande-Terre, Alex Thomson n’a pas gagné la Route du Rhum qui lui était promise, mais c’est tout comme, reléguant ses poursuivants à plus de 12 heures.

A bord de son plan VPLP-Verdier avec lequel il a disputé sa dernière course, le Britannique aura choisi la route la plus offensive, sans compromis, imprimant son rythme depuis le premier jour. “Il a clairement joué la gagne, il a énormément navigué cette année et il a annoncé aussi que ce serait dans deux ans son dernier Vendée Globe, explique Quentin Lucet, architecte chez VPLP qui travaille actuellement sur le futur 60 pieds d’Alex Thomson. Il a semblé assez surpris d’être le seul à avoir pris la route nord, qui était un peu la face nord du Mont-Blanc ! C’est un dur au mal. Il n’hésite pas à prendre des routes engagées, et malgré les conditions dantesques où on a du mal à dormir, à se faire à manger, il est capable d’en parler avec le sourire.”

Mais ce qui a le plus frappé les observateurs, c’est la vitesse montrée par le deuxième du dernier Vendée Globe : “Tout le monde a beaucoup parlé de son option Nord, mais en réalité, il croise 10 milles devant SMA et PRBanalyse Antoine Mermod, président de l’Imoca. Par contre, il allait très clairement 2-3 nœuds plus vite, 10% plus vite, avec un cap qui n’était pas mauvais. Il leur a collé 200 milles en 5 jours, c’est assez exceptionnel ! Il a clairement bâti sa victoire [propos recueillis avant l’incident, NDLR] sur sa vitesse au portant“. Vincent Riou abonde : “On ne lui enlèvera pas qu’il a navigué vite sur l’ensemble du parcours ! Il a trouvé un mode de fonctionnement que nous n’avons pas encore trouvé“, a confié le skipper de PRB à son service de presse cevendredi en fin d’après-midi

Selon Ross Daniel, le responsable technique d’Alex Thomson, ce sont bien les foils d’Hugo Boss qui sont responsables de ce surplus de vitesse au portant : “Ce ne sont pas tant grâce à nos voiles qu’à nos foils, a confié ce fidèle du skipper à Tip & ShaftLes nôtres génèrent de la portance dès le shaft, et c’est ça qui nous permet de faire du VMG. Et personne ne nous a vus naviguer avec : Alex avait perdu son foil pendant le Vendée Globe et personne ne l’a vraiment vu foiler.” Des performances qui interrogent un peu Antoine Mermod : “Il y a peut-être des choses qu’on a pu rater en Bretagne Sud. Alex a un plan de voilure un peu différent et une préparation très océanique, ainsi qu’un voilier différent des autres – Doyle – avec lequel ils ont beaucoup travaillé sur de la navigation offshore, il semble que ça paie. En France, on fait des stages de quelques jours avec des parcours offshore de 24 heures, peut-être qu’Alex a une préparation plus performante.”

Reste désormais à attendre le vainqueur officiel du Rhum. Vu les derniers évènements, on se gardera bien de s’avancer sur le résultat final, mais la performance de Paul Meilhat – qui devance Yann Eliès de 20 milles au moment où nous bouclons cette newsletter – impressionne : à bord d’un Imoca à dérive, il est plus qu’en course pour la victoire finale cette nuit. Impressionnant mais pas complètement surprenant pour Antoine Mermod : “On sait qu’il maîtrise parfaitement sa machine, on voit qu’il est en constante progression depuis quelques années, et sur le Vendée Globe, il était à une solide troisième place avant d’abandonner sur problème technique. La saison dernière, il a gagné toutes les courses, ils font deuxièmes avec Guénolé Gahinet sur la Jacques-Vabre en défendant vraiment leurs chances. On voit qu’il est super à l’aise, qu’il ne rate rien, c’est un excellent marin, très certainement le leader de la nouvelle génération du dernier Vendée Globe.” Un leader qui cherche un sponsor pour le prochain Vendée Globe.

 LA REVANCHE DE TRIPON
La victoire d’Armel Tripon en Multi50 – dont le temps de course reste supérieur de plus de deux heures au temps de référence d’Erwan Le Roux de 2014, 11 jours, 5 heures, 13 minutes et 55 secondes – n’est pas un succès comme les autres. Il intervient 15 ans après sa victoire en proto dans la Mini-Transat en 2003 et couronne un marin de 43 ans, discret et terriblement résilient, qui incarne à merveille la fameuse expression “ce qui ne tue pas rend plus fort”. Arrêt du sponsoring de Gedimat en Figaro, débarquement du projet Imoca Imagine : à chaque fois, Tripon a su rebondirsans bruit pour enchaîner les courses dans toutes les classes (Mini, Figaro, Class40, Imoca, Multi50), jusqu’à cette victoire finale dans le Rhum sur l’ancien Actual – dessiné par Guillaume Verdier voilà 10 ans et doté de foils -, le tout assorti d’une troisième place inattendue au scratch.

Le plus étonnant, sans doute, est la manière dont il a géré sa course sur un support qu’il ne connaissait pas voilà deux ans. “La maîtrise qu’il a démontrée sur cette Route du Rhum avec deux petites saisons de Multi50 dans les pattes vaut bien tous les discours, résume Tanguy Leglatin, qui l’a entraîné et routé. Il faut comprendre les karts que sont ces petits multicoques au large. L’exercice ne pardonne pas, les marins naviguent avec une guillotine au dessus de leur tête, l’exploit en est d’autant plus grand.” Comme le montre le chavirage de Lalou Roucayrol – son… quatrième -, récupéré ce vendredi par le très impressionnant Pierre Antoine (Olmix), écrasant leader en RhumMulti.

La victoire du skipper de Réauté Chocolat, c’est aussi celle d’un parti pris stratégique très clair et parfaitement assumé, celui de ne pas aller envoyer son Multi50 dans les trois dépressions de la première semaine : “J’avais mis mon veto pour aller au Nord, expliquait-il à l’arrivée. J’ai tout fait pour cravacher vers le Sud, parce que la  porte a failli se fermer, la course s’est en partie jouée dans le golfe  de Gascogne.” Ce que confirme Tanguy Leglatin : “Armel a parfaitement poussé son bateau quand on le lui a demandé. La première fois au niveau du DST puis sous l’axe de la dorsale au niveau des Canaries. Et c’est passé d’un rien…” Les arrêts de Lalou Roucayrol à Porto, alors qu’il pointait en tête, puis de Thibaut Vauchel-Camus et d’Erwan Le Roux aux Açores, ont bouleversé le jeu. Ne naviguant pas dans les mêmes systèmes météo, ils ont surtout permis à Armel Tripon, à l’option Sud marquée, de prendre la poudre d’escampette. “Il y a eu une très longue discussion pour savoir s’il fallait recouper devant les autres ou descendre au Sud, on a décidé tous ensemble de continuer au Sud,  explique Damien Grimont, proche de Tripon, ému de voir son ancien préparateur asperger la foule de champagne. Je rends hommage au routage de Tanguy Leglatin et de Vincent Barnaud, son  boat-captain, ils n’ont pas fait d’erreur, c’est une cours quasi-parfaite du point de vue tactique, une belle transat de marin, une vraie victoire d’équipe.

RICHOMME L’IMPLACABLE
Le vainqueur de la Solitaire du Figaro 2016 est venu pour gagner et accorde ses paroles et ses actes sans barguigner. Depuis le départ de la Route du Rhum et l’enchaînement des dépressions, Yoann Richomme (Veedol-AIC) mène le train des Class40 d’une poigne de fer. Son plan Lombard cavale – il possède ce vendredi 120 milles d’avance sur le deuxième – 1 ou 2 nœuds de plus que ses poursuivants, Phil Sharp (Imerys Clean Energy) talonné par Aymeric Chappellier (Aina Enfance & Avenir), puis Kito de Pavant (Made in Midi), tous des costauds bien au rendez-vous. “Je ne m’attendais à ce que Yoann ait autant d’avance sur ses poursuivants ! C’est ce qui est assez étonnant surtout quand on sait les excellents skippers sur de très bons bateaux qui sont derrière lui”, relève Nicolas Lunven, lui aussi vainqueur de la Solitaire, qui connaît bien Yoann Richomme. “En revanche, voir Yoann en tête n’est absolument pas étonnant, car c’est quelqu’un de très bien préparé, sur un très bon bateau. Et quand on voit la trace laissée depuis son départ, il réalise la course parfaite. Maintenant, il a un petit matelas confortable.”

Vainqueur de la Drheam Cup cet été, victime peu de temps après d’un démâtage, Yoann Richomme navigue sur un prototype, le dernier Lift 40  qui met sérieusement à mal la domination des Mach 40 de Sam Manuard. “Ce qui était dur pour lui est de ne pas avoir validé le bateau dans ces conditions de plus de 25 nœuds qu’ils ont sur la Route du Rhum. Mais Yoann est quelqu’un de très professionnel, hyper bien épaulé par Ronan Floch de la voilerie Incidence à Brest et par Donatien Carme, son préparateur. Il a magnifiquement customisé son bateau, gagnant en ergonomie du plan de pont. Il n’a plus besoin de forcer, il continue d’engranger”, soulignent de concert Eric Levet et Henry-Paul Schipman, les architectes du cabinet Lombard en charge du projet Lift.