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Comment la course au large a été remise en cause par le CIO

Sauf revirement de dernière minute – toujours possible, l’épreuve de course au large double mixte, qui devait faire son apparition aux Jeux olympiques de Paris 2024, devrait être rejetée début juin par le CIO. Ce dernier a en effet récemment demandé à World Sailing de lui proposer des événements alternatifs d’ici le 26 mai. Tip & Shaft a enquêté pour savoir comment on en était arrivé là.

Adoptée lors de la Conférence annuelle de World Sailing en novembre 2018 à Sarasota – après avoir été recalée dans un premier temps -, la nouvelle épreuve de course au large mixte, que la fédération internationale de voile rêvait de voir ouvrir les Jeux olympiques de Paris 2024, n’aura sans doute pas lieu. Après avoir demandé le 7 décembre dernier à World Sailing de lui apporter des éléments complémentaires, concernant en particulier la sécurité et le coût de l’événement, le CIO lui a en effet adressé le 12 avril un courrier assez univoque.

Dans cette lettre, que nous avons consultée, écrite par le département des sports au nouveau président de World Sailing, le Chinois Quanhai Li, l’instance olympique, remercie « toutes les organisations, y compris le Comité d’organisation de Paris 2024 et les autorités maritimes françaises », de lui avoir « fourni des informations complètes » et évoque « la valeur de cet événement ». Mais elle soulève à nouveau les mêmes faiblesses qu’en décembre : la sécurité, le coût, la complexité du terrain de jeu et de la diffusion, mais également le fait que World Sailing n’ait à présent pas eu la possibilité d’organiser des championnats du monde de course au large (celui prévu l’an dernier a dû être annulé pour cause de Covid).

Et le CIO d’ajouter : « Par conséquent, alors que nous avons pour objectif d’achever l’évaluation complète de la course au large mixte (…), nous demandons que World Sailing propose un ou plusieurs événements alternatifs pour le dixième événement du programme de voile. » Pour beaucoup, cette contre-proposition est synonyme d’enterrement de première classe pour la course au large. Directeur général de World Sailing, l’Anglais David Graham nous confirme à demi-mot : « Ce que le CIO nous a clairement dit, c’est que l’événement pose encore un certain nombre de questions, ça ne sent pas bon pour la course au large. »

 

LES PARTISANS DE LA COURSE AU LARGE L’ONT MAUVAISE

Pour les défenseurs de cette épreuve, la pilule a du mal à passer face aux explications avancées par l’instance olympique. Un membre étranger d’une commission de World Sailing, qui souhaite rester anonyme – comme la plupart des interlocuteurs avec lesquels nous avons échangé, preuve que le sujet est sensible -, commente : « Les préoccupations exprimées par le CIO ont toutes été prises en compte. La marine française a assuré qu’elle était en mesure de sécuriser le plan d’eau et s’est engagée à le faire sans frais supplémentaire pour l’organisation et pour le contribuable français. Le parcours de l’événement avait été quant à lui revu pour être entièrement à portée cellulaire de la côte, ce qui permettait de réduire les coûts de production télé. »Un autre proche du dossier s’étrangle : « On nous parle de complexité, mais où est la complexité d’une épreuve qui ne se court que sur une manche et dont le premier qui coupe la ligne a gagné alors que toutes les autres disciplines se disputent en plusieurs manches ? C’est l’épreuve de la voile la plus simple à comprendre ! ».

Autre argument avancé par les partisans de la course au large, qui aurait pu faire mouche au moment même où le CIO vient d’annoncer le lancement des premières épreuves d’eSport sous la bannière olympique : l’engouement pour le jeu offshore de Virtual Regatta, qui a réuni 1,1 million de joueurs sur l’édition 2020 du Vendée Globe. Fondateur de la société de jeux en ligne, Philippe Guigné a d’ailleurs lui-même tenté de peser auprès du CIO : « J’ai envoyé une lettre à Thomas Bach [président du CIO, NDLR] par l’intermédiaire de David Graham pour défendre la course au large, avec des chiffres très simples : j’ai deux jeux, l’offshore et l’inshore, l’un sur lequel je viens d’avoir plus d’un million de joueurs, l’autre où mon record de participation est de 30 000, soit 33 fois moins ! Si on veut amener le grand public à s’intéresser à la voile aux Jeux, il faut leur proposer des trucs qui marchent, donc la course au large. Ce serait une vraie erreur stratégique de ne pas choisir une pratique qui croît. »

Ce que nous confirme l’Américain Larry Rosenfeld, qui a lancé l’an dernier l’association Offshore Doubles, dans le but de promouvoir la pratique et de peser sur le choix du CIO : « Nous avons aujourd’hui plus de 1 700 membres dans 70 pays, c’est la croissance la plus rapide d’une telle classe dans l’histoire, ça montre à quel point cette discipline est représentative. » Le représentant d’une fédération asiatique nous confie de son côté : « Avec la course au large, vous pouvez faire venir des dizaines voire des centaines de milliers de personnes à Marseille ; si c’est une course de 470, personne ne viendra ! ».

 

SER MIANG DANS LE VISEUR

Reste que visiblement, cette somme d’arguments et de réponses fournies au CIO n’a pas suffi. Pourquoi ? Sollicité par Tip & Shaft, l’instance olympique n’a pas souhaité s’expliquer, s’en tenant à son communiqué du 7 décembre dernier. La plupart de nos interlocuteurs pointent du doigt un homme : le Singapourien Ser Miang, ancien vice-président de World Sailing, opposant revendiqué à la course au large, qui dirige actuellement la commission des finances du CIO. « Ce qui s’est passé, c’est qu’une seule personne a réussi à aller à l’encontre d’un processus démocratique, une personne qui occupe sans doute le poste le plus puissant du comité olympique après celui de président et a probablement l’ambition de succéder à Thomas Bach [président du CIO] quand ce dernier passera la main en 2025″, regrette l’un de nos interlocuteurs.Notre représentant d’une fédération asiatique va plus loin : « La vraie histoire, c’est que Ser Miang ne connaît rien à la course au large, il n’a même pas été un grand marin, ne participant qu’à des championnats mineurs, c’est juste un politicien qui a soutenu la campagne de Quanhai Li à la présidence de World Sailing. La France a soutenu la course au large et Kim Andersen [ex président de la fédération internationale, NDLR] contre Quanhai Li, donc il est contre la France et contre la course au large. » Un Quanhai Li qui s’est jusqu’à présent montré assez discret sur la questionTip & Shaft lui a soumis une liste de questions sur ses relations avec Ser Miang et sa position sur le sujet, sans réponses jusqu’ici.

Une autre source interne à World Sailing évoque une vengeance personnelle de Ser Miang à l’encontre de Kim Andersen, fervent partisan de la course au large, qui avait déposé des plaintes contre le Singapourien pour violation à l’éthique lors du processus électoral pour la présidence de World Sailing. « J’ai parlé à Ser Miang, c’est clair qu’il est absolument opposé à la course au large, mais je n’ai pas réussi à en comprendre la cause profonde, s’interroge le membre de commission de World Sailing pré-cité. Il peut effectivement s’agir d’une vengeance contre Kim Andersen, à moins qu’il ne pense de bonne foi que cet événement est mauvais pour les Jeux olympiques. »

 

LE KITE OU LE 470 DÉDOUBLÉ ?

« Je crois qu’il n’y a pas qu’une histoire de vengeance, poursuit un autre membre de commission. Il y a aussi un mouvement de fond très fort au CIO vers les sports urbains et jeunes, tout ce qui est « beach games », avec une volonté que la voile soit plus un sport de plage que de marina – on sait que le kite a vraiment marqué les gens du CIO. » Et ce dernier d’interroger : « Est-ce que, finalement, nous avons assez pesé au niveau du CIO ? Autant des réponses claires ont été apportées au CIO, autant la course au large n’a peut-être pas été suffisamment défendue au sein même du CIO. » Vice-présidente de la FFVoile et de la commission en charge de la course océanique au sein de World Sailing, Corinne Migraine est sur la même longueur d’onde : « La voile n’est probablement pas assez défendue au CIO, nous n’avons pas su faire le lobbying nécessaire pour défendre ce qui avait été voté à Sarasota. »Reste que la messe n’est pas encore complètement dite, puisque le CIO n’a pas formellement rejeté la course au large, que World Sailing va continuer à pousser, comme le confirme David Graham : « Notre position est très claire : la course au large reste notre premier choix ; après, si le CIO refuse, il devra choisir parmi les deux événements alternatifs que nous proposerons. »

Des évènements alternatifs qui feront l’objet d’un vote lors du Conseil de World Sailing le 14 mai, en clôture de son Mid Year Meeting, avant d’être soumis, dans l’ordre de préférence, au CIO avant le 26 mai. Ce dernier fera connaître sa décision finale le 8 juin. Les pistes privilégiées ? « L’option qui me paraît la plus envisageable est de diviser en deux un événement mixte figurant parmi les neuf déjà validés, sans doute le kite ou le 470, sachant qu’il faut rester dans la parité hommes-femmes », estime l’une de nos sources au sein de World Sailing.

Les partisans du Finn, qui ont bataillé ferme contre la course au large, puisque le support devait disparaître du programme olympique après les JO de Tokyo, sont d’ores et déjà ressortis du bois, en proposant une association avec la classe Europe pour proposer une épreuve mixte en dériveur solitaire. Ce qui fait dire à notre interlocuteur : « On a des propositions complètement farfelues du style dériveur solitaire mixte, alors Il n’y a pas eu de championnat du monde [ce qui est un critère du CIO, NDLR], on passerait comme encore plus stupide aux yeux du CIO de proposer quelque chose qui n’existe pas. » Avec, finalement, le risque réel de perdre une dixième épreuve, un scénario catastrophique pour la voile.

Photo: Jonas Gerckens / Volvo

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