Les Ultims en réflexion

Avec un bateau perdu (Banque Populaire IX) et deux autres assez sérieusement endommagés (Edmond de Rothschild et Macif), la flotte des maxi-trimarans n’est pas sortie indemne de la Route du Rhum-Destination Guadeloupe. Conséquence : le calendrier de la classe Ultim s’en trouve bouleversé, avec les annonces des reports de Lorient-Les Bermudes-Lorient et de Brest OceansTip & Shaft fait le point sur les options possibles.

Après Lorient-Les Bermudes-Lorient, c’est donc Brest Oceans qui a été reporté, l’annonce a été faite mercredi dernier via un communiqué de la classe Ultim 32/23. Une décision inéluctable au regard de l’état de la flotte et prise après concertation entre architectes, teams, représentants de la classe et Brest Métropole, actionnaire à hauteur de 36,3% de Brest Ultim Sailing, la société organisatrice. “Les armateurs se sont tout de suite parlé et nous avons noué un échange avec les architectes pour comprendre la nature des différents incidents ; les collectivités ont également été mises dans la boucle et ont acté le fait qu’il était plus sage de reporter”, explique Emmanuel Bachellerie, délégué général de la classe et directeur général de Brest Ultim Sailing.

Ce report fait l’unanimité des skippers de la classe Ultim 32/23 et de leurs teams qui se sont réunis lundi dernier à Lorient, d’abord pour débriefer la Route du Rhum, ensuite pour se projeter sur un programme à réinventer. Invité avec Sébastien Josse, Cyril Dardashti, directeur du Gitana Team – qui ne fait toujours pas partie de la classe Ultim 32/23 -, explique : “Cette réunion nous a permis de voir que c’était un peu anticipé de faire un tour du monde dès 2019. Peut-être que nous avons été un peu gourmands sur l’envie de faire cette course, je pense c’était une décision raisonnable de leur part de repousser cette échéance”. Beaucoup reconnaissent aujourd’hui que cette Brest Oceans venait trop tôt. “A posteriori, oui, commente Emmanuel Bachellerie. On était conscient qu’un temps d’apprentissage serait nécessaire sur ces nouveaux bateaux, ce qui était plus difficilement quantifiable, c’était le temps qu’il faudrait pour appréhender le passage du mode archimédien au mode vol. La Route du Rhum était le dernier péage avant Brest Oceans“.

Les teams, les architectes et les calculateurs ont-ils mésestimé l’impact de la mer sur la structure de trimarans aux coques très effilées ? “Je ne sais pas si c’est une mésestimation, je parlerais plutôt d’apprentissage. Aujourd’hui, les bateaux affrontent des états de mer à des vitesses supérieures, donc il y a des choses à apprendre pour tout le monde“, répond Vincent Lauriot-Prévost dont le cabinet VPLP a dessiné Macif et Banque Populaire IX. Présent lundi à Lorient, Yves Le Blévec, qui vient de récupérer le Sodebo de Thomas Coville, estime quant à lui “qu’on est dans un domaine de la course au large où il y a beaucoup d’inconnues liées à la vitesse des bateaux, les marins sont les premiers surpris du potentiel de vitesse et de ce que ça génère”. Tandis que Cyril Dardashti ajoute : “On s’est beaucoup focalisés sur ce qu’a fait François (Gabart) qui a préparé son bateau en deux ans avant de s’élancer sur le tour du monde et d’obtenir un résultat exceptionnel l’an dernier, mais on était encore dans un mode archimédien. Depuis, les bateaux ont fait un bond de dingue, même François dit qu’il a pris 5-6 nœuds dans certaines conditions sur son bateau modifié, c’est colossal en terme d’efforts : les plateformes sont beaucoup plus sollicitées que ne l’imaginaient les équipes et les architectes.

Cette Route du Rhum a en tout cas de nouveau souligné la fragilité d’une classe qui ne compte, pour l’instant, qu’une poignée de membres et peine à assurer un plateau suffisant aux organisateurs dès qu’elle connaît des avaries, comme l’avait déjà montré Nice Ultimed au printemps, avec une flotte réduite à 3 bateaux – dont un ancien Orma rallongé – après la perte d’Actual et le chavirage de Banque Populaire IX. Une fois les chantiers terminés, la flotte des Ultimes ne comptera que quatre unités en 2019 – Actual, le nouveau SodeboMacif et Edmond de Rothschild – et cinq en 2020 avec l’arrivée du nouveau Macif. Pascal Bidégorry, qui tente justement de monter un projet Ultim, passant soit par une construction, soit par le rachat de Macif, ne s’alarme pas pour autant : “C’est sûr que quand deux ou trois bateaux ont des problèmes comme sur la Route du Rhum, ça fait le buzz. Mais aujourd’hui, qu’est-ce que tu peux proposer de plus excitant qu’un tour du monde en solitaire ou en équipage sur ces bateaux qui sont dingues ? Pour moi, quatre, cinq ou six dans trois ans pour faire un tour du monde en équipage, ça suffit. La Volvo Ocean Race ne comptait que sept bateaux et elle a très bien marché”.

Reste désormais à reconstruire un programme de courses, dossier auquel s’attellent aujourd’hui la classe, les armateurs et les organisateurs concernés. Un programme qui dépend en partie de la décision que prendra Banque Populaire dans les semaines à venir sur la suite de son sponsoring. Ce que va faire Banque Populaire changera la donne de beaucoup de choses, confirme Yves Le Blévec. Les plans ne sont pas les mêmes selon leur présence dans la classe ou non”. Emmanuel Bachellerie complète : “Leur nouveau calendrier n’est pas une donnée neutre pour nous. On ne peut certes pas tout suspendre à tel ou tel opérateur, mais on doit tout faire pour préserver un partenaire incontournable comme Banque Populaire, ce n’est pas seulement une marque sur une voile”. Contactés, Thierry Bouvard, directeur du sponsoring et du mécénat du Groupe Banque Populaire, et Ronan Lucas, directeur du Team, nous ont fait savoir qu’ils ne souhaitaient pas communiquer pour l’instant.

Pour 2019, les deux courses prévues, Lorient-Les Bermudes-Lorient et Brest Oceans, ont été reportées ; la première pourrait-elle avoir lieu plus tard dans l’année ? “A ce jour, rien n’est officialisé, mais c’est très compromis pour 2019 compte tenu d’un ensemble de paramètres logistiques, financiers et autres”, répond Christophe Baudry, directeur de Lorient Grand Large, qui organise la course. Pour Yves Le Blévec, “si ce n’est pas Lorient-Les Bermudes-Lorient, ce serait bien de réfléchir à un format proche. Et il y a aussi la Jacques-Vabre, je trouverais ça génial de naviguer en double”.

Une Transat Jacques-Vabre vers laquelle beaucoup de regards se tournent, mais dont les organisateurs se montrent prudents : “Aujourd’hui, la classe Ultim n’est pas venue vers nous et elle ne figure pas dans notre avis de course annoncé prochainement et qui comprend l’Imoca, la classe Multi50 et la Class40″, précise Gildas Gautier, délégué général de la transat en double, qui a confirmé samedi lors de la présentation de la course au Nautic qu’il n’en était pas question à ce jour. Et l’intéressé d’ajouter, en cas de demande des Ultims en ce sens : Ça me paraît compliqué parce qu’on a aujourd’hui calé toute notre organisation logistique, entre le voyage de presse, la durée de présence au Brésil et les capacités d’amarrage à Salvador, au regard des classes présentes. Il faudrait donc tout revoir. L’organisation s’est aussi construite en terme de communication autour des classes qui participent”. En clair, les trois classes engagées sur la Jacques-Vabre ne verraient pas forcément d’un bon œil l’arrivée des Ultims susceptibles de leur faire de l’ombre.

La grande inconnue reste la nouvelle date de Brest Oceans, officiellement reportée cette semaine. Ce ne sera ni en 2020, concurrence du Vendée Globe oblige – comme l’a logiquement confirmé Patricia Brochard dans Ouest-France – ni en 2022 – année de la prochaine Route du Rhum. Ne subsistent donc comme créneaux que 2021 ou 2023. C’est tout l’enjeu des discussions en cours entre toutes les parties, dont Brest Métropole – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – et ASO. L’organisateur de Nice Ultimed et du Tour Voile, comme nous l’a confirmé Jean-Baptiste Durier, directeur de la voile et du golf, “travaille activement sur un projet de tour du monde en Ultims en équipage”, qui devait à l’origine avoir lieu en 2021 (sans doute au départ de Nice), deux ans après Brest Oceans. Verdict, normalement, d’ici la fin janvier.