Yoann Richomme decrypte le Vendee Globe 2020

Charlie reste le favori – L’analyse du Vendée Globe par Yoann Richomme

Chaque semaine pendant le Vendée Globe, le double vainqueur de la Solitaire du Figaro, lauréat de la Route du Rhum 2018 en Class40, livre son analyse tactique et stratégique de la course, en exclusivité pour Tip & Shaft.

Il y a une semaine, je vous parlais des deux options qui s’ouvraient à Yannick Bestaven et je vous faisais part de ma préférence pour celle qui consistait à couvrir ses adversaires plutôt que de prendre des risques le long du Brésil. Je pense qu’il a dû hésiter : la route plus directe semblait pouvoir passer, mais la trajectoire le long du Brésil était compliquée, avec des zones tampons, des formations de zones nuageuses, un vent plus faible, plus instable et un angle plus serré, la situation n’était pas très claire et le fait de se retrouver sous le vent de ses concurrents dans cette situation est toujours inconfortable.

Finalement, Yannick a laissé l’opportunité à ses poursuivants de créer du latéral par rapport à lui, ce qui explique qu’il a perdu toute son avance et même plus, puisqu’il est aujourd’hui une centaine de milles derrière Charlie Dalin, alors qu’il a eu jusqu’à quasiment 450 milles d’avance. Après, je ne suis pas sur le plan d’eau, les conditions ne lui permettaient peut-être pas de combler ce décalage en latéral… et je pense que de toute façon, il allait se faire rattraper, la situation ne lui était pas favorable.

La pilule doit être très dure à avaler pour Yannick, on a tous vécu ce genre de scénario, même si, là, c’est un peu extrême pour lui. Maintenant, il n’est pas rare de se retrouver à accepter des pertes pour ne pas risquer une sanction encore plus grande. Et c’est ce que Yannick essaie de faire : il s’est peu à peu recalé, l’hémorragie devrait bientôt s’arrêter. Ce sont des décisions compliquées à prendre, car il faut remettre à jour ses objectifs et c’est parfois le grand écart, en l’occurrence ici entre s’imaginer vainqueur du Vendée Globe et accepter une énorme perte et devoir tout recommencer. L’exigence mentale de cette édition est incroyablement élevée, on en a eu une nouvelle preuve et c’est loin d’être fini !

 

5 jours de reaching au programme

Le groupe des poursuivants de Yannick a eu de la réussite, avec une météo doublement favorable, puisqu’elle a complètement arrêté le leader et leur a permis d’arriver dans le bon timing en récupérant l’alizé après la disparition du front froid. C’est un scénario qui s’est beaucoup répété sur ce Vendée Globe, pour notre plus grand plaisir de spectateurs, moins pour celui des leaders. Une fois de plus, ça n’est pas parti par devant, ce qui est quand même assez inhabituel, surtout quand ça se répète tout au long du tour du monde !

Difficile de faire des pronostics aujourd’hui pour la victoire finale, mais, pour moi, le favori reste Charlie (Dalin), car je n’ai pas l’impression qu’il soit trop handicapé par son foil bâbord plus ou moins bricolé. Il n’a peut-être pas tout son potentiel, mais il lui en reste suffisamment pour avancer. On voit qu’Apivia tient le rythme, contrairement à d’autres, comme LinkedOut (Thomas Ruyant) qui me paraît plus handicapé.

D’autant que ça va débrider et accélérer après Recife, avec environ cinq jours de reaching au programme jusqu’à l’anticyclone des Açores – à peine perturbés par le Pot-au-noir – qui devraient être plus favorables à Apivia. Sans compter l’aptitude d’analyse météo et le sens de la stratégie de Charlie qui font vraiment partie de ses points forts.

Attention, les autres ont aussi des arguments : les skippers des “petits” foilers – Louis Burton, mais aussi Yannick qu’il ne faut pas enterrer trop vite – ont fait la preuve de leur capacité à pousser fort sur leurs machines dans le gros temps. Ce qui sera indéniablement un atout pour la fin du parcours à partir des Açores, puisqu’il devrait y avoir du vent fort jusqu’à l’arrivée.

 

Les bonifications en tête

Et je n’oublie pas Boris (Herrmann) qui, avec ses grands foils, est en ce moment le plus rapide : en 24 heures, il a parcouru 58 milles de plus que Charlie. Avec Damien (Seguin), ils arrivent par l’est dans une position plus favorable en angle et en force de vent, ce qui leur a permis de revenir dans le paquet de tête. Pour Damien, les conditions de reaching à venir lui seront sans doute moins favorables, mais depuis le début du Vendée, il a montré qu’il était capable de tenir le rythme des foilers, plus que les autres skippers des bateaux à dérives que sont Benjamin (Dutreux) et Jean (Le Cam).

Enfin il ne faut pas oublier ces histoires de bonifications qui vont jouer un rôle important : pour les skippers, c’est ingérable en mer, je ne pense pas qu’ils s’amusent à calculer, mais si ça se termine dans du vent fort à plus ou moins 20 noeuds de vitesse moyenne, Yannick, qui a 10 heures 15 minutes de bonification, peut y croire s’il est à moins de 200 milles de l’arrivée. Pareil pour Boris qui a 6 heures, et même Jean (16 heures 15 minutes) s’il parvient à recoller.

 

Yoann Richomme décrypte le Vendée Globe

 

L’anticyclone des Açores va-t-il encore rebattre les cartes ?

Après ce long bord de reaching dans les alizés, on peut s’attendre à ce que ça tamponne une nouvelle fois devant, ce qui devrait générer un nouveau regroupement : l’anticyclone des Açores va se retrouver très sud et surtout complètement étalé sur l’océan Atlantique (voir croquis ci-dessus), avec une situation a priori plus favorable pour ceux qui vont arriver de derrière et pourront de plus en plus couper le fromage, par rapport aux leaders. Seuls des fronts venus du nord pourraient perturber l’anticyclone et créer des ouvertures pour le traverser facilement, ce sera essentiellement une question de timing d’arrivée sur zone…

Au niveau des routages (voir ci-dessous), je vois aujourd’hui Charlie à l’équateur samedi en début de soirée, Damien tôt dimanche matin. Si on se projette sur l’arrivée aux Sables d’Olonne, qui est forcément plus aléatoire, on pourrait voir le premier couper la ligne le 27 janvier en étant optimiste, ça sera à mon avis sûrement plus proche du 28. Après, les arrivées des neuf premiers vont s’enchaîner en peu de temps. On en reparle la semaine prochaine !

 

 

Photo : Jean-Marie Liot / Disobey. / Apivia | Portrait : Alexis Courcoux

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