Pourquoi Mark Turner a démissionné de la Volvo Ocean Race

Mais que s’est-il passé ces dernières semaines au sein de l’organisation de la Volvo Ocean Race ? Mardi 26 septembre un peu après 10 h, un communiqué annonce que « Volvo reconsidère le timing pour les futures Volvo Ocean Race » : « (…) la proposition d’avoir une course en 2019-20 avec des nouveaux bateaux n’aura pas lieu comme prévu. » Conséquence : « (…) l’actuel CEO pour la course, Mark Turner, a décidé de se retirer de ses fonctions. » A moins d’un mois du départ, le moins que l’on puisse dire est que cela fait désordre. Evidemment tenu par des clauses de confidentialité – normales dans ce type de situation -, Mark Turner n’a pas donné d’interviews, sauf dans une vidéo officielle mise en ligne hier, dont le compte-rendu écrit se trouve chez nos confrères de Scuttlebutt. Tip & Shaft vous raconte comment la Volvo Ocean Race en est arrivé là.

Pour commencer, il faut d’abord bien comprendre comment fonctionne la Volvo Ocean Race. La VOR est une société espagnole contrôlée pour moitié par Volvo Cars (l’ex branche automobile de Volvo, rachetée par les Chinois de Geely à Ford en 2010) et pour moitié par Volvo Group (qui réunit l’ensemble des autres activités de Volvo – camions, engins de chantier, moteurs, etc.). La VOR est dotée d’un « board » (un conseil de surveillance), où sont représentés à parité ces deux coactionnaires, accompagnés par des administrateurs indépendants – dont l’un est Michel Hodara qui travailla longtemps aux côtés d’Ernesto Bertarelli. Il est présidé par Henry Stenson, l’un des vice-présidents de Volvo Group, fin connaisseur de la course puisqu’il fut longtemps le patron de la com d’Ericsson lorsque le géant suédois des télécoms finançait des campagnes.

Ce sont ces administrateurs, que Turner a régulièrement rencontrés depuis sa nomination, mi-2016, qu’il a convaincus d’une révolution complète pour les dix prochaines années, présentée en grande pompe à Göteborg le 18 mai dernier. « Ça n’a pas été sans débat, mais ils ont donné leur accord à chaque étape« , confirme une source au fait du dossier. Nouveau monocoque à foils, nouveau catamaran pour les épreuves inshore, nouveaux parcours, lancement des Volvo Academies, renforcement de la politique de développement durable… la vielle dame qu’est la Volvo a été bousculée, mais avec l’assentiment de ses propriétaires depuis plus de deux décennies – le président du board, Henry Stenson, était d’ailleurs présent sur scène à Göteborg. C’était la principale mission qui intéressait Mark Turner : dessiner la future Volvo Ocean Race.

On l’a un peu oublié, mais le changement de fréquence de l’épreuve de 3 à 2 ans, n’a, lui, été annoncé que dans un second temps, le 14 juin. Signe que les actionnaires de la course ont été plus difficiles à convaincre, ce qui nous a été confirmé en interne. Mais les équipes de Turner ont eu le feu vert pour poursuivre le design du 60 pieds sur plan Verdier qui ne pouvait pas attendre.

Ce n’est que dans les dernières semaines que l’ambiance s’est tendue, lorsqu’il a fallu débloquer les fonds pour financer le mannequin du moule, fabriqué chez Persico. Selon nos informations, les actionnaires souhaitaient attendre la fin de l’année afin d’évaluer plus en profondeur les risques, comme le veulent les process habituels dans ces multinationales. Des risques qui ont été jugés trop élevés, d’autant plus que, après avoir accepté de construire un VO 65 neuf pour AkzoNobel, la Volvo Ocean Race se retrouve finalement avec un huitième bateau à quai, faute de sponsor – l’ex SCA, « refité » pour 1 million d’euros comme les autres et proposé un temps à… Franck Cammas au sortir de la Coupe de l’America. Ce qui représente un coût non négligeable pour l’organisation.

La décision du board de temporiser – même si elle ne remet pas formellement en question l’ensemble de la stratégie proposée par Turner, et en particulier le changement de bateau – est incompatible avec le planning millimétré prévu pour livrer 8 bateaux neufs au printemps 2019… et donc avec un départ de la prochaine édition à l’automne 2019. Ce que confirme l’ex CEO de la Volvo Ocean Race dans la vidéo mise en ligne hier : « We couldn’t miss getting anything signed, and ultimately I failed to get all those steps done in the right timing so now we face the situation where we know we’re unable to proceed, in particularly with the tooling for the new monohull. »

L’ancien compagnon de route d’Ellen MacArthur a fait part publiquement de sa grande déception de n’avoir pu convaincre ses actionnaires de tenir les délais. Difficile, pour lui, de rester en place. Même si le désaveu n’est qu’indirect, il met par terre le concept d’une Volvo tous les deux ans, pierre angulaire de la stratégie qu’il a pensée et portée depuis son arrivée. Il ne faut pas non plus oublier qu’il avait fallu de longs mois au board de la VOR pour le convaincre, pendant l’hiver 2015-2016, de prendre la présidence de la course alors qu’il venait de vendre OC Sport au Télégramme et aspirait à faire une pause en famille après la campagne Dongfeng, comme il l’avait confié, au moment de sa nomination, à Tip & Shaft. Et Turner n’a cessé, depuis, de répéter que le job demandait beaucoup de sacrifices… Il a donc choisi de démissionner, prenant de courtses administrateurs qui ne s’attendait pas, selon nos informations, à le voir claquer la porte.

Que va-t-il se passer maintenant ? D’abord, il faut trouver rapidement un nouveau CEO à la Volvo Ocean Race, même si Turner reste en place pour gérer l’édition en cours – dont le départ est donné le 22 octobre à Alicante – jusqu’à l’arrivée de son remplaçant. Une édition qui inclut malgré tout, comme il le souligne dans son interview vidéo, une partie des changements qu’il souhait amener dans la Volvo Ocean Race.

De multiples sources nous ont fait part de la présence de Knut Frostad – PDG jusqu’en 2016 – à Alicante ces jours-ci. Mais ne faudrait-il pas plutôt regarder du côté du Suédois Richard Brisius, fin connaisseur de l »épreuve, en finale avec Mark Turner lors du précédent recrutement ? Ephémère patron de la candidature de Stockholm aux JO d’hiver de 2026, il serait sans doute plus en phase avec le board scandinave de la Volvo Ocean Race. Enfin, il faut désormais trouver une nouvelle date pour la prochaine Volvo Ocean Race. C’est là que ça va se compliquer : en 2020-2021 ont déjà lieu la Coupe de l’America… et le Vendée Globe !

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