Benjamin Dutreux, navigateur à bord d'Offshore Team Germany

Benjamin Dutreux : “Aujourd’hui, on peut vendre de la crédibilité”

Neuvième du dernier Vendée Globe dont il a été l’une des révélations, Benjamin Dutreux, 31 ans, dispute actuellement The Ocean Race Europe, en tant que navigateur à bord d’Offshore Team Germany, qui a pris la 4e place (sur 5) de la première étape entre Lorient et Cascais. Avant le départ de la second dimanche, Tip & Shaft a échangé avec le Vendéen qui tente de relancer une nouvelle campagne Imoca.

Quel bilan tires-tu de la première étape de The Ocean Race Europe ?
C’était une étape super enrichissante, avec ce final qui a fait qu’on s’est tous retrouvés ensemble à l’arrivée et nous a permis de rattraper notre retard sur les foilers qui étaient partis loin devant. Ça a donné lieu à un match assez incroyable, on a même pensé à un moment qu’on pourrait gagner, finalement, on se fait doubler pour la troisième place par LinkedOut qui est arrivé de super loin pour nous passer à fond la caisse sur la ligne.

Comment cela s’est-il passé à bord d’Offshore Team Germany ?
C’était très intéressant parce que nous venons d’horizons assez différents, donc nous naviguons de manière vraiment différente. Moi, je suis plus habitué à la course au large en solitaire, donc j’utilise beaucoup le pilote, j’essaie de trouver des compromis ; à côté de ça, on a Annie (Lush) qui a fait plusieurs fois la Volvo et a donc la culture de l’équipage où ils changent de voiles toutes les cinq minutes, elle a l’habitude de ne pas se poser de questions et d’enchaîner les manœuvres. Quant à Robert (Stanjek, le skipper), il découvre pas mal le large, il essaie de beaucoup barrer le bateau, mais il voit bien que ce n’est pas toujours évident la nuit et qu’il faut parfois utiliser le pilote ; enfin, Phillip (Kasüske) qui sort de préparations olympiques, en Laser et en Finn, lui aussi découvre la course au large. Du coup, mon rôle n’a pas trop changé par rapport à ce que je fais d’habitude, dans le sens où, en tant que navigateur, j’étais autonome dans ma prise de quarts, eux tournaient à trois toutes les heures et demie.

Tu es aussi chargé de la navigation ?
Oui, je suis celui qui a le plus d’expérience en Imoca et qui maîtrise le mieux les outils. Maintenant, ce n’est pas évident de passer du solitaire à l’équipage : d’habitude, je décide seul, là, j’essaie de leur faire partager ma vision des choses et de leur poser des questions, ça donne lieu à des confrontations enrichissantes. Robert et Phillip voient des choses à très court terme hyper intéressantes, mais de temps en temps, je suis obligé de leur dire : « C’est là-bas qu’on veut aller ». Ça retarde parfois les décisions, il faut peut-être que j’arrive à m’imposer un peu plus. Ce qui change aussi beaucoup, c’est que, souvent, en solo, on se préserve pour les manœuvres, là, s’il faut juste attraper une risée à 2 milles sous le vent, on ne se pose pas la question, on fait deux empannages. J’avais parfois tendance à être un peu trop sur la réserve en disant qu’un empannage, ça coûte cher, mais à quatre, ça se fait en dix minutes.

“Si c’est possible, j’aimerais bien faire
la Route du Rhum et The Ocean Race”

Comment t’es-tu retrouvé dans cette aventure ?
Ils m’ont appelé début mars pour me demander si ça me tentait de faire ce projet avec eux, ils cherchaient un navigateur avec un peu d’expérience en Imoca, qui avait l’habitude de naviguer sur un bateau sans foils et au sein d’un petit projet, ils ont dû regarder un peu la liste des skippers du Vendée Globe. J’ai un peu hésité au début car je venais d’arriver du Vendée, mais j’ai assez vite accepté. D’abord, parce que j’étais carrément motivé à l’idée de retourner sur l’eau, ensuite, parce que je trouvais ça super intéressant d’intégrer un équipage international. Vu mon niveau d’anglais très moyen, c’était l’occasion de progresser, ce qui est le cas ! Je me suis donc un peu mis un coup de pied aux fesses pour y aller en me disant que ça allait me pousser dans mes retranchements et que ça allait être une super expérience, je ne regrette pas du tout d’avoir accepté.

Pourrais-tu être intéressé par The Ocean Race avec eux ? En parlez-vous ?
Oui, ils m’en parlent pas mal, parce que leur objectif, c’est de faire un chantier cet hiver pour mettre des foils sur le bateau. Ils ont bien vu sur cette étape que c’était indispensable, sinon, ce n’est pas très intéressant de participer à The Ocean Race. J’ai halluciné sur les moyennes des foilers en équipage, c’est tellement plus que ce que j’ai vu en solitaire, il n’y a jamais de trous de vitesse. Du coup, ils m’ont sondé pour The Ocean Race, dans le cas où ils trouvent du budget. J’ai été très transparent avec eux : je redémarre mon projet pour le Vendée Globe, donc je vais peut-être faire la Route du Rhum, après, si c’est possible, j’aimerais bien faire les deux, The Ocean Race dure plusieurs mois.

Parle-nous justement de ton projet Vendée Globe, où en es-tu aujourd’hui ?
Concrètement, notre bateau est vendu et on est en train d’essayer d’en racheter un. L’idée est d’acheter un bateau fiable pour passer le moins de temps possible en chantier et continuer à prendre de l’expérience en faisant le plus de courses possible. Tous nos partenaires continuent, mais nous avons besoin de trouver un partenaire principal, sachant que notre projet, qui a dû coûter 600 000 euros sur deux ans lors de la précédente campagne, est plus ambitieux.

A combien budgètes-tu cette nouvelle campagne ?
On part sur un budget en gros de 1,5 million par an sur quatre ans.

“J’aurai fait toutes les courses du programme Imoca cette année !”

Quels sont les bateaux que tu vises ?
Ce n’est pas simple, les deux bateaux intéressants étaient Maître CoQ et Bureau Vallée, qui ont tous les deux été vendus [le second à Pip Hare, NDLR], mais il en reste d’autres, je pense que des opportunités vont se créer en fonction de la suite de certains projets, dont on ne sait pas s’ils vont continuer avec le même bateau ou pas. Je pense qu’après la Transat Jacques Vabre, on y verra un peu plus clair, sachant que moi, je ne la fais pas avec mon projet qui redémarre en 2022.

Te verra-t-on sur la Transat Jacques Vabre ?
Oui, c’est quasiment fait, ça devrait être annoncé en juillet, je vais faire le Fastnet, le Défi Azimut puis la Transat Jacques Vabre, j’aurai finalement fait toutes les courses du programme Imoca cette saison ! Je suis super content, parce que mon objectif était de naviguer à bloc, avec un peu moins de pression que celle que j’avais à la tête de mon projet, j’avais quand même mis ma boîte en péril en achetant le bateau.

Ça valait le coup de prendre tous ces risques, non ?
C’est clair ! On a tous bossé comme des malades pendant deux ans pour que ce projet aille au bout et qu’il aboutisse derrière sur quelque chose d’autre. On a eu nos galères, nos moments de doute, et finalement, ça a créé une belle histoire qui va pouvoir continuer dans la durée. Le Vendée Globe est une grosse machine médiatique, du coup, au point de vue de la notoriété, ce n’est plus pareil, quand je vais voir des sponsors, c’est beaucoup plus facile qu’avant, il y en a même certains qui nous appellent. Avec ce qu’on a fait, on peut vendre de la crédibilité à un partenaire, ça change tout.

Photo : Felix Diemar/Offshore Team Germany/The Ocean Race

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