Damien Seguin a fait ses preuves dans la course au large lors de la Transat Jacques Vabre en Class40 et de la Route du Rhum.

Damien Seguin : « Je n’ai pas peur de rêver grand »

Damien Seguin a remporté il y a dix jours à Cadix un cinquième titre de champion du monde de 2.4 mR. Une victoire assez nette pour celui qui, né sans main gauche, est double champion paralympique. Deuxième de la Transat Jacques Vabre en Class40 en 2011, vainqueur du Tour Voile en 2017sixième du dernier Rhum en Imoca. le skipper soutenu par le groupe Apicil, bientôt 40 ans, est désormais tourné vers le prochain Vendée Globe. Avec, cette année, la Transat Jacques Vabre qu’il courra comme les précédentes avec Yoann Richomme. Il évoque pour Tip & Shaft son parcours et ses objectifs.

Te voilà désormais quintuple champion du monde de 2.4 mR, tu ne comptes jamais t’arrêter ?
(Rires). J’arrêterai quand je ne me ferai plus plaisir sur le bateau, ce qui n’est pas encore le cas. Ce n’est plus mon objectif principal, mais ça reste quelque chose d’important pour moi, car c’est une série que je connais par cœur et parce que j’adore ce format de régate très technique et très tactique. Là, j’avais l’occasion de faire ce championnat du monde dans le calendrier de l’année, je me suis bien préparé pour le faire à l’ENV, je suis arrivé tôt sur place pour m’acclimater, ensuite, j’ai été à fond du début à la fin, sans jamais relâcher la pression. Sur le papier, le résultat fait un peu sévère pour les autres, mais sur l’eau, ça quand même été une belle bataille.

Ta domination sur le support te fait-elle encore plus regretter l’absence de la voile aux Jeux paralympiques de Tokyo ?
C’est un regret, oui, mais pas seulement vis-à-vis de moi, c’est vraiment dommage que la voile ne soit plus représentée, il y avait une belle dynamique, avec une équipe de France, de la détection, de la formation, je ne sais pas comment on va réussir à survivre dans le temps sans présence aux Jeux paralympiques, parce qu’il n’y a malheureusement plus trop de crédits alloués pour ça. Il y a aujourd’hui des jeunes qui naviguent dans l’autre série paralympique, le Hansa, et aspirent à passer en 2.4, la transition n’est pas simple pour eux, mais c’est aussi pour ça que je n’ai pas envie d’arrêter, c’est important que je sois avec eux, moteur dans le groupe, pour leur donner envie. Je verrai donc en fonction des dates si je ferai le championnat du monde l’an prochain, sachant que ma grande priorité sera bien sûr l’Imoca.

Justement, à propos d’Imoca, tu as fait un chantier d’hiver après la Route du Rhum, en quoi a-t-il consisté ?
Comme nous avions décidé de ne pas trop le modifier le bateau l’année dernière pour privilégier la navigation et la fiabilisation avec Jean Le Cam [directeur technique du projet, NDLR], nous avons fait de grosses modifications pendant ces quatre mois de chantier : nous avons changé la configuration de ballasts qui datait de 2008 en passant à des ballasts extérieurs, plus légers, plus simples et plus performants ; nous avons remplacé le moteur thermique par un moteur électrique, même si je ne suis pas encore sûr de faire le Vendée Globe avec ce moteur, parce que si la classe affiche sa volonté d’aller vers des énergies propres, la réalité montre que peu de moyens sont mis en oeuvre pour que ça se développe ; nous avons un nouveau jeu de voiles, les plates faites chez North, les creuses chez All Purpose ; nous avons refait toute l’électronique et toute l’électricité et nous avons changé les dérives : nous avions des dérives de 2008 très classiques, angulées vers l’extérieur, je les ai remplacées en achetant celles de Quéguiner [devenu MACSF, NDLR], ce sont des dérives avec un peu de portance, angulées vers l’intérieur, et on les a reculées dans le bateau, ça nous donne un vrai plus en termes de performances. Toutes ces modifications nous ont fait gagner beaucoup de poids, de l’ordre d’une demi-tonne en tout. Nous n’avons en revanche pas voulu toucher à la structure, car je considère que la fiabilité est un atout fort du bateau, il a été très bien construit, par Multiplast.

Tu n’as pas opté pour les foils ?
Nous avons eu une grosse réflexion avant ce chantier. La discussion a été assez loin avec Jean, mais au final, on a décidé de rester aux dérives pour plusieurs raisons. D’abord le budget : ce que j’aurais dû dépenser pour mettre des foils, c’est l’équivalent de la totalité du chantier d’hiver, aux alentours de 500 000 euros, je préférais faire tout ça, avoir une électronique toute neuve, plutôt que d’avoir des foils et tout qui casse à côté. Ça augmentait le facteur de risques et même avec des foils, je ne ferai pas un Top 5 sur le Vendée avec ce bateau. Et j’ai trouvé, lors de la Route du Rhum, que le gain n’était pas super pour les quelques bateaux équipés de foils avec des budgets pas énormes. La performance est importante car je suis un compétiteur, mais l’objectif est plus dans la fiabilité.

Tu parles de budget, quel est aujourd’hui celui de ton projet Vendée Globe ?
Il est autour de 1,3 million d’euros HT par an, jusqu’à fin 2021. Ce n’est pas un gros budget, mais il nous permet de bien faire les choses comme on les imagine.

Peux-tu quantifier les gains de performances liées aux modifications que vous avez faites ?
C’est difficile, parce que sur les premières courses de la saison, nous n’avions pas encore calibré l’électronique, mais le bateau va mieux, est déjà beaucoup plus équilibré à la barre, le changement de dérives joue beaucoup. Sur la Bermudes 1000 Race, j’ai pu me comparer avec les bateaux contre lesquels j’avais l’habitude de régater, comme celui de Stéphane Le Diraison ou d’autres à dérives, j’avais clairement un plus par rapport à eux.

Que t’apporte Jean Le Cam ?
Il a travaillé comme un dingue pendant les quatre mois de chantier en nous apportant toute sa connaissance de l’Imoca. Il nous a fait gagner un temps incroyable sur nos choix et leur mise en œuvre. Il a, en plus, la valeur des choses : il n’a pas eu l’habitude sur ses derniers Vendée Globe de faire avec de gros budgets, il sait donc maîtriser les coûts, les temps de chantier, si bien qu’on ne déborde ni sur l’enveloppe budgétaire ni sur les plannings. Au début, ce n’était pas forcément un choix évident, parce que j’habite à Auray, mais je ne regrette absolument pas, j’ai gagné énormément en qualité de travail et j’ai aussi intégré le groupe d’entraînement de Port-la-Forêt.

Pour revenir à l’année dernière, quel bilan as-tu tiré de ta Route du Rhum ?
Sportivement, ma sixième place était un super résultat. Le fait de ne quasiment pas avoir de problèmes techniques m’a permis d’être quasiment à 100% du début à la fin, donc de me tester sur cette machine. Je me suis bien senti, j’ai trouvé que l’Imoca me correspondait bien, peut-être plus que le Class40, parce que la notion de réflexion et d’anticipation est encore plus importante, dans la mesure où on ne peut absolument pas se permettre d’être pris à défaut par le bateau, sinon on casse du matériel ou on se fait très mal physiquement. C’est un mode de fonctionnement qui correspond bien à ma façon de naviguer et de gérer mon handicap [Il est né sans main gauche, NDLR].

Compte tenu de ton parcours et de ton handicap, te dis-tu que c’est déjà une victoire pour toi d’obtenir de tels résultats et d’être sans doute déjà au départ du Vendée Globe l’an prochain ?
Quand on voit comment se sont passés mes débuts dans la course au large [les organisateurs de la Solitaire  du Figaro refusèrent sa première participation en 2005, NDLR], on pouvait effectivement difficilement imaginer que je serais au départ du Vendée quelques années plus tard. Et quand je me retourne et que je regarde mes résultats, je me dis que c’est déjà un super beau parcours, mais je ne dirais pas que je suis complètement surpris, parce que j’ai vraiment pris l’habitude depuis quelques années de bien m’entourer et de mener des projets dans l’objectif de progresser. Ça a été comme ça avec la FDJ sur le Tour de France, aujourd’hui, c’est le cas avec ce projet Imoca, mais c’est vrai qu’on arrive vers les sommets, il y a beaucoup de satisfaction.

Aurais-tu imaginé, quand tu débutais la voile en Guadeloupe à dix ans, te retrouver dans cette peau de skipper professionnel ?
Je n’avais pas de boule de cristal, mais disons que j’ai mis les choses en place pour arriver où je suis aujourd’hui : j’ai ainsi quitté ma famille en Guadeloupe assez tôt pour intégrer le pôle France à l’Ecole nationale de voile, je me suis inscrit assez vite dans un cursus à même de me donner les armes pour progresser, intégrer l’équipe de France, faire les Jeux, en augmentant à chaque fois le challenge. Je pense aussi que j’ai une bonne force de caractère, la fibre compétiteur et que je suis un bosseur, quand on a ces qualités, c’est un peu moins compliqué de relever des défis.

Tu te vois faire plusieurs Vendée Globe ?
J’ai toujours eu une approche assez simple et cartésienne des choses : dans toutes les séries où j’ai mis un pied, j’ai commencé pour voir et quand ça m’a plu, j’ai continué avec l’objectif d’aller plus haut. L’Imoca est un support qui me plaît bien, l’optique de faire plusieurs Vendée aussi, donc forcément, je vais essayer de m’inscrire dans cette logique de progression, avec le bateau que j’ai aujourd’hui, puis, si l’opportunité se présente, avec un bateau meilleur. Je me mets peu de limites, je n’ai pas peur de rêver grand.

Avant le Vendée Globe, il y a la Transat Jacques Vabre cette année avec Yoann Richomme, pourquoi l’avoir choisi ?
Ce choix s’est imposé naturellement et il y a plein de raisons : on a déjà fait deux Jacques Vabre ensemble qui se sont super bien passées, aussi bien sportivement qu’humainement, au point que nous sommes devenus potes dans la vie ; ensuite, il était déjà intervenu sur ce bateau pour mettre au point deux-trois petites choses ; enfin, on l’a encore vu sur la Solitaire, c’est quelqu’un qui n’a pas besoin de trois ans pour être performant sur un bateau qu’il découvre presque. En très peu de temps, je sais qu’on va pouvoir utiliser le bateau à 100% de son potentiel, tout le monde n’est pas capable de faire ça.

La concurrence sera rude, avec l’arrivée de nouveaux foilers, que peux-tu viser dans ce contexte ?
Même si le bateau est plus performant que l’année dernière, le parcours de la Jacques Vabre est beaucoup plus à l’avantage des foilers, donc on va plutôt se mesurer dans un premier temps aux bateaux à dérives, notamment à celui de Jean [plan Farr vainqueur du Vendée Globe 2008, il fera équipe avec Nicolas Troussel, NDLR], ça va être intéressant. Et de toute façon, c’est clairement une course pour préparer le Vendée. Comme avec Yoann, on est du genre à bien aimer tirer sur les bateaux, on va vraiment voir ce qu’il a dans le ventre.

Photo : Jacques Vapillon / Groupe APICIL

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