Sébastien Rogues, skipper du multicoques de course au large Primonial, s'est entretenu avec Tip & Shaft

Sébastien Rogues : « La classe Multi50 coche beaucoup de cases »

Sorti d’un long chantier d’optimisation le 10 juillet, le Multi50 Primonial a effectué sa première navigation le lundi 27 juillet à La Baule. L’occasion de s’entretenir avec son skipper Sébastien Rogues, dont le partenaire vient de renouveler son engagement jusqu’à la Route du Rhum 2022.

Quels ont été les grands axes du chantier ?
Quand on a racheté Réauté Chocolat, on avait prévu une modification assez importante du bateau qui n’avait pas énormément évolué depuis 2009. Et pendant la Jacques Vabre, on s’est rendu compte qu’il y avait un énorme travail sur la vie à bord : les Multi50 ne sont pas protégés, or pour moi, c’est prioritaire. L’objectif est d’éviter de gâcher de l’énergie à lutter contre les éléments pour se concentrer sur la performance. Donc la plus grosse partie du chantier a été consacrée au changement radical de la casquette : on a découpé tout ce qui était au-dessus du pont et on a tout reconstruit. L’idée, c’était aussi d’avoir moins à descendre dans la coque centrale, parce que c’est toujours chaud en multi : si tu peux gagner le temps de monter une échelle pour aller choquer une voile, c’est pas mal, donc on a créé une petite cellule de vie en haut.

Tu as aussi changé le moteur ?
Oui, on est passés au moteur électrique. Avec Matthieu (Souben), on a perdu la Jacques Vabre à cause du moteur thermique. Donc on a opté pour un moteur électrique qui est un vrai hub d’énergie. Avec un moteur thermique, la seule solution pour générer de l’énergie, c’est le gasoil, alors qu’un électrique, tu vas pouvoir y intégrer de l’hydrogène, de l’éolien, de l’hydrolien, du solaire, voire même un petit générateur thermique, ça ouvre un grand nombre de possibilités. On sait qu’il y a encore du développement, que la vie ne sera pas tout le temps rose, mais à terme, ça le sera, donc on avait plutôt envie de faire partie des précurseurs.

Tu as également beaucoup cherché à gagner du poids, comment ?
On a fait un mât neuf chez Lorima, sur lequel on gagne plus de 60 kilos. On a aussi prévu de changer la dérive et on va aussi avoir un gain conséquent sur nos nouvelles voiles All Purpose. Le poids, c’est ma hantise ! Tout est pesé et rien qui n’est indispensable ne monte à bord. D’ailleurs, sur la casquette, on est restés à iso poids à quelques kilos près, on ne peut pas marcher dessus partout !

Qu’attends-tu de ces modifications en termes de performances ?
Notre objectif est de faire partie des gens qui peuvent gagner des courses. L’an dernier sur les Grands Prix, on manquait de relance, on sentait le bateau un poil moins véloce que les autres et on avait des problématiques d’efficacité au niveau des manœuvres, à cause du plan de pont, que nous avons aussi revu. Sur les Grands Prix, on attend un gain de productivité, mais aussi un petit coup de boost avec le mât et les voiles neufs pour mieux lancer le bateau au départ. Au large, l’objectif est de gagner les tous petits pourcentages qui permettent de laisser moins d’énergie pour atteindre la vitesse cible. Et on a encore beaucoup de choses à faire : je compte m’attaquer ensuite aux flotteurs, que je trouve trop lourds et très volumineux, ce qui n’est plus obligatoire maintenant qu’il y a des foils.

Qui dit gros chantier dit gros investissement, ça a coûté cher tout ça ?
L’avantage du Multi50, c’est qu’on est dans des budgets raisonnables. On reste dans des ratios acceptables d’investissements qui sont portés par le projet, pas par les partenaires. Je suis armateur de mes bateaux et de leurs « upgrades », c’est ma manière de fonctionner. L’avantage d’investir dans son bateau, c’est que tu investis aussi dans sa valeur, donc ce que tu dépenses, tu vas le récupérer à un moment ou à un autre.

Vous venez d’annoncer le renouvellement du partenariat avec Primonial jusqu’à la Route du Rhum 2022, ton sponsor n’a pas été menacé par le Covid ?
Même si notre histoire est courte, puisqu’elle n’avait que quelques mois avant le Covid, mes partenaires m’ont tout de suite rassuré sur le fait que les plans restaient les mêmes. Stéphane Vidal, le président de Primonial, m’a dit qu’il n’y avait pas de sujet. Ça a aussi été le cas pour les autres partenaires qui ont tous décidé de se réengager jusqu’en 2022.

Comptes-tu t’installer durablement dans la classe Multi50 ?
Mon rêve de gosse, c’est le Trophée Jules Verne. Aujourd’hui, je crois que la voile est en train de changer de manière radicale d’un point de vue économique : je ne sais pas comment interpréter le retrait de Macif, mais je pense qu’on a quand même une petite alerte sur les Ultims. Il n’y a pas de nouveaux acteurs qui sont rentrés dans la classe depuis sa création, on connaît la valeur d’un bateau neuf et de la gestion d’un projet, ce sont des sommes qui me paraissent compliquées à réunir aujourd’hui. Donc je n’ai pas envie de dire que mes rêves s’amenuisent, mais je trouve en tout cas que la classe Multi50 coche beaucoup de cases : un bateau techniquement exceptionnel, sur lequel je m’éclate, des petites équipes assez faciles à gérer, et des projets qui, économiquement, ont une place très légitime dans le milieu de la course au large. C’est moins coûteux qu’un projet de milieu de tableau en Imoca, et pas beaucoup plus qu’un très gros budget de Class40, avec en outre une super plateforme d’hospitalités pour les partenaires. Donc est-ce que je m’installe durablement en Multi50 ? Peut-être, même si ça ne me fera pas forcément accéder à mon rêve de gamin, l’équation est compliquée ! Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas de projet Vendée Globe en cours : j’ai été piqué au multicoque, le retour en arrière serait compliqué, même si les Imoca deviennent des machines vraiment extraordinaires. J’ai d’ailleurs peur qu’ils prennent le même chemin que les Ultims en termes de budgets, qui paraissent un peu déraisonnables.

C’est trop selon toi ?
Aujourd’hui, les gros projets tuent un peu le marché avec leur besoin de gains de performances, alors que les mecs ne seraient pas de moins bons marins s’ils allaient un demi-nœud moins vite. C’est génial, ça tire tout l’écosystème, mais est-ce que les annonceurs vont continuer à suivre ? J’ai lu avec attention toutes les interviews que vous avez faites pendant le Covid, je trouve qu’on ne met pas assez au centre du débat la réalité économique et je pense qu’il y a vraiment un modèle à réinventer. J’ai mon idée sur la manière de faire, je t’en parlerai un peu plus tard !

Photo : Marie Lefloch

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