Sodebo fait partie des membres fondateurs de la classe Ultim

Patricia Brochard : « Les crises accélèrent les prises de décisions »

Avec la pandémie de Covid-19 qui touche la planète s’ouvre une grande période d’incertitude pour le sport, à laquelle la voile de compétition n’échappe pas. Quels seront les impacts sur la discipline à court et à moyen terme ? Quels changements de modèles économiques s’annoncent ? Comment les courses doivent-elles se transformer ?  Quels vont être les comportements des sponsors ?

Pour essayer de mieux comprendre ces nouveaux enjeuxTip & Shaft a lancé une série de grands entretiens autour du futur des courses à la voile. Notre dernière invitée est Patricia Brochard, co-dirigeante de Sodebopartenaire majeur du Vendée Globe, sponsor titre du projet Ultim de Thomas Coville, mais aussi présidente de la classe Ultim 32/23, qui évoque notamment l’avenir de la classe après le retrait annoncé la semaine dernière de Macif.

Comment avez-vous accueilli l’annonce du retrait de Macif du programme Ultim ?
C’est évidemment une nouvelle qui a été difficile et, surtout, assez brutale. Avec un bateau en construction, on n’imaginait pas forcément que ça puisse se produire. Il faut rappeler que Macif a fait partie des premiers partenaires à s’engager, avec Sodebo, dans la construction de cette classe. Avec François, ils ont énormément contribué à son développement ; j’ai toujours dans la tête le souvenir de François qui nous avait appelés à son arrivée du Vendée Globe pour savoir où on en était de notre projet et voir si on pouvait construire quelque chose ensemble, il avait avec nous cet objectif de tour du monde en solitaire. Donc je suis peinée de les voir sortir, même si Macif continue, malgré tout, son engagement dans la voile. Ils ont accompagné François dans des aventures exceptionnelles, mais c’est vrai que le côté très brutal de cette décision a été un peu un choc.

Ce départ fragilise-t-il la classe Ultim 32/23 ?
On ne va pas dire que c’est génial et qu’on n’en a rien à faire, c’est évidemment un moment qui n’est pas simple pour la classe. Elle s’est construite il n’y a pas si longtemps, il faut du temps et une grosse expérience pour bien piloter ces bateaux, il y a tout un parcours à faire. De la même façon, il faut du temps pour que les entreprises s’acculturent à ce milieu, on rentre rarement directement en Ultim ; nous, comme les autres acteurs, avons commencé par vivre d’autres expériences dans la voile. Tout ça pour dire qu’il faut forcément un délai long pour construire et qu’on le fait aujourd’hui dans une période un peu compliquée. La classe est un peu comme une entreprise qui a démarré il y a deux ou trois ans et qui se retrouve aujourd’hui bousculée par cette crise, elle est forcément moins forte qu’une entreprise avec vingt ou trente ans derrière elle. Pour autant, je pense qu’il y a de vrais fondamentaux qui font que, si on est bousculés, il y a de l’énergie pour continuer à avancer quand même.

Avancer, c’est avancer sur le programme, qui reste assez flou, notamment pour 2021 : avez-vous des interrogations sur ce sujet, d’autant que sont venus se greffer la crise Covid et le retrait de Macif ?
Au sein de la classe, l’idée, c’est de poursuivre le programme tel qu’on l’avait imaginé. Evidemment, ces événements nous amènent aussi à nous donner pour priorité de trouver des solutions pour que les deux bateaux de Macif puissent être présents sur le circuit dès 2021. La prochaine étape, c’est vraiment ça. Une fois que ce sera un peu plus serein de côté-là, on passera à l’’annonce d’un programme. Mais notre ambition est clairement que ce tour du monde en équipage au départ de la Méditerranée ait lieu en 2021, on reste sur cette dynamique car, effectivement, le fait de ne pas avoir de visibilité n’engage pas de nouveaux projets à se joindre à nous.

« IL EST IMPORTANT QUE BREST OCEANS
SE FASSE VRAIMENT EN 2023 »

Etes-vous toujours confiante dans le fait que Brest Oceans, la course autour du monde en solitaire, aura bien lieu en 2023 ?
Oui, si je n’en étais pas convaincue, ce serait compliqué, parce que cela a été l’ambition depuis le début du projet. Brest Oceans a déjà été décalée, donc pour moi, c’est important qu’elle se fasse vraiment en 2023. Aujourd’hui, il faut qu’on rentre dans un nouveau cycle, il faut qu’on arrête d’adapter notre programme et qu’on cale des échéances de manière très précise, la clarté peut permettre à d’autres projets de nous rejoindre. A un moment, Il faut arrêter de trop remettre en cause, car ce n’est pas ce qui va aider la classe et le programme à se construire.

Que diriez-vous à un éventuel entrant pour l’inciter à rejoindre la classe Ultim ?
Si nous sommes engagés dans la voile et dans cette classe de bateaux depuis autant de temps, ce n’est pas seulement parce que nous trouvons que ce sont de beaux bateaux, mais aussi parce qu’il y a de véritables retours sur investissement, tant en termes de présence que d’image. Chez Sodebo, on a commencé à faire de la voile avant même de faire de la communication plus classique, parce que ça permet de raconter qui on est, ses valeurs… Quand on s’engage dans la course au large, on s’engage pour autre chose que de la simple visibilité.

Les bateaux naviguent-ils assez ? Ne devraient-ils pas plus se montrer sur des courses multi-classes, l’été en Méditerranée, voire l’hiver aux Antilles, pour attirer de nouveaux entrants ?
Il est difficile de faire plus de deux courses majeures par an avec ces bateaux. Quand on s’était penchés au début sur le programme, on s’était d’ailleurs plutôt projetés sur deux courses par an tous les deux ans et une course en année intermédiaire, avec, tout de même, deux tours du monde inclus. Après, en plus de ce programme obligatoire, on laissait la possibilité à chacun de faire un programme complémentaire à sa guise par rapport aux besoins éventuels des partenaires. Ce qui est important, c’est d’avoir des temps forts et ils existent. Maintenant, la difficulté, qui reste une vraie problématique, c’est que ce circuit reste très franco-français, même si le multicoque est quand même un marqueur de la course au large française, surtout en solitaire. Mais vous avez complètement raison en parlant de ces autres courses : ce sont des sujets qui vont être mis sur la table, il faut qu’on arrive à avoir un bon équilibre et qu’on invite davantage des skippers internationaux, surtout sur les courses en équipage.

« MAINTENIR NOS ENGAGEMENTS
DANS LA VOILE NOUS A PARU ÉVIDENT
« 

Les coûts sont-ils aussi un sujet sur lequel vous planchez au sein de la classe ?
Oui, le sujet de la maîtrise des budgets est important, mais aussi celui du modèle économique qui, au final, est fragile. Aujourd’hui, ce modèle s’appuie essentiellement sur les entreprises et les collectivités et dès qu’il y a une crise économique, ça bouscule un peu tout le schéma. Donc ce sont des sujets qu’on n’a pas forcément bien traités jusqu’à présent et il va sans doute falloir que chacun s’engage dans cette réflexion. La solution n’est pas simple, parce que ce n’est pas d’aujourd’hui qu’il faut maîtriser les budgets, mais les situations de chaos amènent en général à travailler plus rapidement sur un sujet latent depuis quelque temps. Tant qu’il n’y a pas une notion d’urgence, on a du mal à ramener tout le monde autour de la table. Les crises accélèrent souvent les processus et les décisions, je pense que la période que l’on vit va créer cette urgence à réfléchir collectivement. La Brest Atlantiques a d’ailleurs été un bon exemple en termes de maîtrise de coûts, dans la mesure où on a pu faire une course avec un budget plus que raisonnable – un peu plus de frugalité, en se concentrant sur l’essentiel – qui a bénéficié d’une bonne visibilité.

Dans quelles proportions la crise Covid a-t-elle affecté l’entreprise Sodebo ?
Les gens peuvent penser que l’alimentaire n’a pas été affecté, parce qu’il faut continuer à manger, mais, en réalité, nous l’avons été parce que nous avons des produits qui sont en grande partie plutôt destinés aux actifs. Le monde du travail a été complètement bouleversé pendant cette crise, et pour nous, l’impact est vraiment arrivé du jour au lendemain, avec une perte brutale de 30 à 40% de notre chiffre d’affaires, c’était assez hallucinant. Donc là, justement, il a fallu se concentrer sur l’essentiel, se réorganiser, protéger les salariés, tout ça pendant deux mois. Nous avons évité au maximum d’avoir recours au chômage partiel, parce que nous nous sommes dit que notre entreprise, si elle le pouvait, avait un devoir de participer à l’effort collectif en évitant de « puiser » dans l’Etat. Ça a été un vrai sujet.

Le sujet de votre engagement dans la voile a-t-il été évoqué ?
Quand vous êtes dans une situation de crise, vous devez à la fois gérer l’urgence, mais aussi vous projeter, donc si vous ne posez pas des questions dans pareille situation, ce n’est pas normal. Mais, ça nous a paru évident de maintenir nos engagements vis-à-vis de Thomas, du Vendée Globe, mais aussi de nos partenaires plus locaux. Par exemple nous n’avons pas cessé notre partenariat avec le club de rugby de La Rochelle sous prétexte de l’arrêt du Championnat. Sinon, c’est tout un écosystème que tu mets à plat et c’est un mauvais calcul, c’est irresponsable. Si dès la première secousse, tu t’arrêtes, c’est que la raison pour laquelle tu fais du sponsoring n’est pas suffisamment fondée. Cela fait plus de vingt ans que nous en faisons, cela répond complètement au projet de l’entreprise, donc il n’était pas question d’arrêter.

« AVEC LE VENDÉE GLOBE, ON VA MONTRER
QU’ON A CERTES ÉTÉ SECOUÉS MAIS QU’ON N’EST PAS ABATTUS »

Le Vendée Globe a traversé quelques secousses pendant cette période avec des incertitudes sur sa tenue aux dates prévues et sur le village. Comment l’avez-vous vécu et avez-vous, en tant que partenaire majeur, poussé pour qu’il ait lieu ?
Nous avons forcément beaucoup échangé avec la SAEM Vendée, parce qu’il était important que les positions qu’on prenne soient responsables et solidaires. Notre réflexion a été de nous dire : « Qu’est-ce qu’on peut faire pour maintenir le Vendée Globe et assurer un village, même a minima ? ». Il y a eu un véritable travail de fait avec les autorités et la Fédération, mais c’est vrai que nous sommes passés par différentes phases. Notre point de vue a été de dire que c’était bien pour tout le monde que ce Vendée Globe ait lieu, mais qu’il ne fallait pas pour autant le faire n’importe comment. Par rapport au village par exemple, tout a été fait pour qu’on puisse s’adapter aux conditions sanitaires au moment de son ouverture, quelle que soit la situation de novembre. J’ai vu cette semaine que Roland-Garros était confirmé, il y a également le Tour de France : avec le Vendée Globe, ce sont trois événements majeurs cette année qui sont des symboles, car ce sont des événements festifs et conviviaux qui permettent de se projeter dans un certain optimisme. Les gens vont voir qu’il y a encore des gens assez fous pour partir en solitaire autour du monde, des entreprises qui sont là pour les soutenir, on va montrer qu’on a certes été secoués, mais qu’on n’est pas abattus et qu’on relance la dynamique.

Pensez-vous que la crise actuelle va affecter la course au large à court et plus long terme ?
On serait aveugles si on disait le contraire, car aucun pan de l’économie ne sera épargné. Maintenant, il n’y aura pas forcément que des impacts négatifs. On dit en matière économique qu’on vit sur des cycles : un cycle de chaos, un cycle d’innovations et un cycle de développement. Au final, on est dans un de ces cycles, c’est vrai qu’il est sévère, mais il va peut-être conduire à des changements qui peuvent s’avérer plus bénéfiques que si la secousse avait été plus légère.

La course au large doit-elle plus s’engager au niveau sociétal et parler davantage d’autres sujets que de performance ?
Il y a forcément une vision plus large à avoir qui existe aussi dans le monde de l’entreprise ; il va sans doute falloir être un peu plus clair sur ces sujets qui sont de toute façon passionnants. Maintenant, je pense qu’il faut trouver une façon d’avancer qui fasse en sorte qu’on soit à la fois dans la réflexion et dans l’action, il ne faut pas que ça ne reste que des idées qui ne seront pas appliquées. Et il ne faut pas non plus dire qu’on jette tout aux orties pour repartir sur quelque chose de complètement différent, il est important de se poser un peu et de ne pas partir dans tous les sens. Pour ce qui est des messages, la performance reste un sujet, mais ça ne suffit pas. C’est d’ailleurs ce qui a été un peu nouveau au départ dans notre projet : nous avons toujours essayé d’être effectivement dans la performance, mais aussi de raconter une histoire. Avec Thomas, on est également dans l’humain, dans le collaboratif, les thématiques écologiques sont aussi adressées. Et ces sujets ne sont pas antinomiques. C’est comme une entreprise, elle ne peut pas faire que du sociétal, elle doit aussi faire de l’économique, sinon elle n’existerait pas.

Photo : Martin Keruzoré/Team Sodebo

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