Le trimaran Macif est en vente 5 millions d'euros

Comment Macif a mis fin au programme Ultim de François Gabart

L’annonce a fait l’effet d’une bombe cette semaine parce qu’elle était inattendue : Macif met un terme à son programme Ultim alors qu’un nouveau trimaran, dont le groupe mutualiste est armateur, doit sortir de chantier dans un an. Pourquoi cette décision ? Quel en a été le timing ? Quelles conséquences pour François Gabart et son entreprise MerConcept ? Tip & Shaft a mené l’enquête.

C’est par un communiqué de presse envoyé mercredi à 11h30 que le groupe Macif a annoncé qu’il se retirait du circuit Ultim tout en menant à terme la construction de son nouveau trimaran. Une visioconférence de presse a été organisée dans la foulée, au cours de laquelle Fred Vianas, directeur stratégie et performance de l’entreprise, et Jean-Bernard Le Boucher, directeur de l’activité mer, ont parlé de « réorientation », de « recentrage », et d’un « nouveau plan stratégique à écrire« . Un plan avec lequel le programme Ultim ne serait plus « en congruence« . De son côté, François Gabart a évoqué « un moment terrible, un coup dur sans aucune comparaison possible avec ceux que j’ai vécus en tant que marin. »

Cette décision, personne ne l’avait vue venir, d’autant qu’en février 2018, Macif avait annoncé « poursuivre son engagement dans la course au large sur la période 2020-2024 aux côtés de François Gabart », avec à la clé un nouveau trimaran à construire. Quand a-t-elle été prise ? « Au mois de mai, au moment du déconfinement, j’ai senti qu’il y avait des questions posées qui laissaient présager des questionnements forts sur le projet, explique le skipper à Tip & Shaft. Jusqu’à ce que je reçoive un coup de fil il y a trois semaines du directeur général [Adrien Couret, nommé à ce poste il y a un an, NDLR], qui ne laissait pas d’ambiguïté sur leur décision de ne pas prolonger en Ultim. J’ai ensuite reçu un courrier une semaine après, puis nous nous sommes mis d’accord sur un protocole en début de semaine avant l’annonce mercredi. C’est très brutal, mais je pense que la décision l’est aussi pour eux en interne, parce qu’elle a été très rapide. » Et pour les salariés de MerConcept, la société de François Gabart, prévenus la veille de l’annonce, « c’est un choc« , confirme l’un d’entre eux.

Rien ne laissait effectivement présager une tele décision : le 25 février dernier, au moment où François Gabart faisait part de son besoin de prendre du recul en 2020 et de laisser la barre de l’actuel trimaran à Pascal Bidégorry, le communiqué de la Macif évoquait encore, à propos de « M101 » – nom de code du futur Ultim – « un nouveau projet pour lequel François a pleinement à cœur de s’investir », et une « ambition commune entre 2021 et 2023. »

« MACIF DONNE L’IMPRESSION DE NE JAMAIS VRAIMENT
AVOIR ASSUMÉ CE NOUVEAU TRIMARAN »
Comment dès lors expliquer ce revirement ? Joint jeudi, Jean-Bernard Le Boucher – dont vous pouvez retrouver l’intégralité de l’interview sur notre site – nous a répondu : « Nous réfléchissions au sujet depuis le début de l’année dans le cadre d’une réflexion plus globale sur la réorientation stratégique de l’entreprise. Il y a beaucoup d’évolutions cette année, nous sommes un groupe multi-marques qui va se développer encore, avec un rapprochement en cours avec le groupe Aésio. François le disait mercredi, il faut plus de deux ans pour engager un bateau sur ce circuit et le rythme des entreprises est un peu différent. Ce sujet stratégique est la raison de l’arrêt de l’Ultim. »

En quoi le programme Ultim n’est-il plus cohérent avec cette nouvelle stratégie du groupe ? « La stratégie n’est pas totalement arrêtée, nous sommes en train de la construire, elle sera connue à la fin de l’année et nous ferons des annonces à ce moment-là », poursuit le directeur de l’activité mer de la mutuelle. Interrogé mercredi sur l’éventuel impact de la crise du Covid sur cette décision, Fred Vianas répondait quant à lui : « La raison de cet arrêt n’est pas liée au Covid d’un point de vue économique. Notre sujet n’est pas de faire des économies et nous allons d’ailleurs réinvestir autrement, mais on ne peut pas dire que ça n’a aucun impact. Si on ne prend pas ça en compte, ce n’est pas sérieux, ça voudrait dire qu’on est hors sol.« 

En mettant en vente un trimaran dont elle aura financé entièrement la construction, la mutuelle va d’ailleurs mécaniquement perdre de l’argent – l’actuel Ultim a d’ailleurs déjà vu son prix de vente baisser de 6,7 millions d’euros à 5 millions. Jean-Bernard Le Boucher ajoute : « Le Covid n’est pas la raison profonde de l’arrêt du programme Ultim, mais c’est forcément un accélérateur de prise de décision. Inévitablement, la crise sanitaire que nous traversons et la crise économique qui s’en suivra pour un certain nombre d’entreprises et de Français, nous fait porter un regard différent. » Un acteur proche du dossier résume la situation : « Macif donne l’impression de ne jamais vraiment avoir assumé ce nouveau trimaran, lancé dans l’euphorie de l’arrivée du tour du monde et qui coûte plus de 50% plus cher que le précédent. Ils n’assument pas d’avoir une machine de 15 millions d’euros à leurs couleurs : ce n’est pas l’image d’une mutuelle, surtout par les temps qui courent. »

UNE FENÊTRE DE TIR CONTRACTUELLE
POUR ARRÊTER LE PARTENARIAT
Le programme Ultim était-il encore unanimement partagé en interne, en particulier par la nouvelle direction, mise en place il y a un an ? Interrogé sur le sujet, François Gabart nous répond : « Sur les dix dernières années, j’ai vécu trois changements de président, de directeur général et de direction de la communication. Ce sont toujours des moments charnières pour nous, contrat en cours ou pas. Il y a un an, je me souviens que quand la gouvernance de la Macif a très fortement changé lors de son assemblée générale à Metz, à laquelle j’étais présent, je ne faisais pas le malin, je me suis posé beaucoup de questions, mais j’ai eu la chance d’avoir à ce moment-là des échanges avec la nouvelle équipe dirigeante qui m’ont rassuré. » 

Jean-Bernard Le Boucher complète : « La nouvelle équipe dirigeante était déjà dans l’entreprise avant, puisque le président était membre du conseil d’administration, le directeur général était directeur de la stratégie, et ils avaient un regard positif sur ce qu’on faisait avec François. Par contre, ils sont effectivement aux manettes de la construction de la nouvelle stratégie du groupe, la décision a été prise au plus haut niveau. »

Une décision prise très rapidement parce qu’une fenêtre de tir contractuelle la rendait possible. Macif et MerConcept sont en effet liés sur le programme Ultim par deux contrats : l’un de maîtrise d’ouvrage dans le cadre de la construction de « M101 », qui prendra fin après la mise à l’eau et la première campagne de tests, fin août 2021 ; l’autre d’exploitation des bateaux. Celui de l’actuel trimaran arrive à son terme le 30 juin, celui du futur, portant sur la période 2020-2024, devait démarrer le 1er juillet. « C’était maintenant qu’il fallait prendre la décision », reconnaît Jean-Bernard Le Boucher, tandis que François Gabart précise : « Je pense que cette situation contractuelle a effectivement accéléré les choses. Nous étions en discussion depuis plusieurs mois sur ce nouveau contrat de quatre ans, nous avions des lettres d’engagement, les contrats étaient imbriqués. »

« LA MACIF RESTE SOLIDAIRE DE L’INVESTISSEMENT
DU BÂTIMENT DE MERCONCEPT »
Faut-il en déduire que MerConcept serait fondé à demander à Macif d’honorer ces engagements ? « Je ne suis pas avocat et je ne veux pas aller sur ce terrain, répond le Charentais. Ce qui est certain, c’est que notre volonté à tous est de faire en sorte que ça se passe bien, d’autant plus que nous continuons à travailler avec la Macif sur d’autres projets, le programme Figaro et l’Imoca Apivia. Ça n’empêche que MerConcept se retrouve face à un challenge, parce que la situation n’est pas drôle. »  

Un challenge qui arrive à un moment où l’entreprise vient tout juste d’emménager dans ses nouveaux locaux à Concarneau, qu’elle a construits pour réunir en un même lieu tous ses projets, notamment celui qui aurait dû être le futur Ultim Macif, qui devait y être abrité pendant quatre ans. « Macif n’avait pas souhaité être propriétaire des nouveaux locaux, mais pour lancer le construction rapidement, je leur avais demandé un engagement sur le futur contrat correspondant à la location du bâtiment », explique François Gabart. Interrogé sur le sujet, Jean-Bernard Le Boucher répond : « Nous avions écrit à François qu’on l’aiderait financièrement, de ce point de vue, on ne le lâchera pas, nous restons solidaires de l’investissement à Concarneau« .

Reste que cet arrêt va forcément avoir un impact économique fort sur l’entreprise MerConcept, quand on sait qu’un budget d’exploitation annuel d’un Ultim varie de 2,5 à 5 millions d’euros annuels. Ce que reconnaît son patron : « Il y avait un contrat qui devait démarrer au 1er juillet et qui ne sera pas signé, on doit nécessairement se réorganiser, il va falloir prendre des décisions très rapides pour que les conséquences potentiellement négatives puissent être minorées. » Et l’intéressé de conclure sur une note positive : « La situation est certes compliquée, mais on a la chance d’avoir des atouts formidables. Aujourd’hui, je suis un marin libre, qui a envie de naviguer, de construire des projets, de faire un tour du monde en équipage dans un an et demi, de continuer à être actif dans la course au large. On repart d’une page blanche, à nous d’imaginer une nouvelle façon de voir la course au large. »


La décision de Macif de se retirer du circuit Ultim, alors que le groupe faisait partie des membres fondateurs de la classe Ultim 32/23, est forcément un coup dur pour un collectif déjà quitté en début d’année par le Gitana Team. Ce que ne cache pas son délégué général, Emmanuel Bachellerie, joint par Tip & Shaft : « C’est une décision que je regrette profondément, parce qu’on perd un acteur structurant et qu’on fragilise un marin d’exception. Maintenant, quand une marque s’engage dans le sponsoring, le risque est qu’un jour, elle arrête. C’est la volatilité des entreprises aujourd’hui, il n’y a pas que des plans stratégiques à dix ans, il y en a de plus courts, il y a des changements de gouvernance, c’est une réalité avec laquelle il faut composer. »
Skipper d’Actual LeaderYves Le Blevec, commente quant à lui : « Dans la classe Ultim, on n’est pas super nombreux, donc quand tu en sors un, ça se voit beaucoup, c’est un nouveau paramètre qui complique énormément une donne qui n’a jamais été très simple. Dans la vie de cette classe, on ne fait que réajuster nos positions en fonction des événements, d’une Route du Rhum calamiteuse au Covid en passant par cette annonce. Ce n’est pas une bonne nouvelle, mais l’aventure continue, ce n’est pas ça qui va nous mettre à terre. »

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