Mark Turner pense que la voile doit prendre un virage sociétal

Mark Turner : « La question la plus importante, c’est celle du sens de ce que l’on fait »

Avec la pandémie de Covid-19 qui touche la planète s’ouvre une grande période d’incertitude pour le sport, à laquelle la voile de compétition n’échappe pas. Quels vont êtes les impacts sur la discipline ? Quels changements de modèles économiques s’annoncent-ils ? Comment les courses doivent-elles se transformer ? Quels vont être les comportements des sponsors ?

Pour essayer de mieux comprendre ces nouveaux enjeuxTip & Shaft lance une série de cinq grands entretiens autour du futur des courses à la voile. Premier invité, Mark Turner, cofondateur, avec Ellen MacArthur, d’Offshore Challenges qui deviendra OC Sport, patron de la Volvo Ocean Race entre 2016 et 2017, désormais consultant.

Mark, selon toi, dans quelle mesure la voile de compétition va-t-elle être impactée par la crise que nous vivons actuellement ?
Je vois deux sortes d’impact : à court terme – dans les douze prochains mois – et à plus long terme. Pour ce qui est du court terme, on peut distinguer la voile française et celle, plus internationale, des propriétaires privés – TP52, Maxis, super yachts et tout le reste. Cette dernière partie est aujourd’hui clairement KO, je pense que pour cette année, c’est fini, ce qui rend la situation très difficile pour les navigateurs professionnels qui vivent de ces circuits. Le gros problème, c’est qu’on ne sait pas ce qui va se passer : que tu sois un petit club ou un organisateur professionnel, tu es forcément touché par cette incertitude, ce n’est pas comme si tu pouvais appuyer sur on/off. Cette incertitude fait que, d’une façon globale, si, moi, aujourd’hui, j’étais organisateur d’événement, j’oublierais 2020 pour me concentrer sur 2021. C’est peut-être possible de faire des choses en fin d’année, mais je pense que vu la situation, c’est mieux de dire « On arrête tout, on réduit nos frais et on prépare 2021 ». C’est une décision très difficile à prendre, mais, aujourd’hui, on ne peut pas dire que la voile est un truc de nécessité, il faut peut-être remettre ça en perspective. Quand je regarde autour de moi, les médecins, les infirmières, les pompiers… ça, ce sont des choses essentielles dans la vie. Tout cela nous rappelle quand même que la voile est un extra, il faut prendre ça en compte pour l’avenir.

Le modèle français de course au large, avec des marins soutenus par des partenaires commerciaux va-t-il, selon toi, beaucoup souffrir ?
Oui, clairement. Déjà par le fait que de nombreux événements aient été annulés cette année, ensuite, parce que si tu cherches un sponsor aujourd’hui, bon courage ! Tous les secteurs économiques ne vont pas forcément être impactés, mais, là encore, dans l’incertitude que nous vivons, c’est très difficile de trouver un CEO ou un directeur marketing qui va prendre une grande décision et engager un budget important pour les deux ans à venir. On entend plein de chiffres de la part de plein d’économistes sur le niveau de la crise qui va arriver, mais en fait, personne ne sait. C’est une situation nouvelle, cela n’est jamais arrivé que l’économie mondiale s’arrête comme ça.

« Les partenariats signés avec des PME sont les plus forts »
Certains partenaires ont cependant annoncé leur intention de poursuivre leur sponsoring dans la voile malgré la crise, c’est tout de même encourageant, non ?
La voile française s’appuie surtout sur des PME, il peut y avoir chez certaines un bon niveau de résilience et c’est très bien d’entendre certains dirigeants dire qu’ils vont continuer à investir dans la voile. Mais la question qui se pose, c’est combien de temps ces partenaires pourront tenir, et ça aussi, on ne sait pas. Je pense que les partenariats les plus forts aujourd’hui sont justement ceux signés avec des PME, où les décisions d’investir dans la voile ont été prises par le propriétaire, un peu à l’ancienne. Pour les plus grandes boîtes, quand tu dois diviser par deux les budgets de marketing et de communication, malheureusement, la première chose qui est supprimée, c’est le sponsoring classique, d’autant que faire du sponsoring à un moment où tu licencies n’est pas très bien vu.

Penses-tu qu’il soit quand même possible de convaincre un partenaire dans un tel contexte ?
Si le projet est bien vendu, avec une bonne logique, un très bon « business case » et des objectifs très clairs, ça peut marcher. Ça nous était arrivé avec iShares, le premier partenaire des Extreme Sailing Series qui, en 2008, pendant la crise financière était en train de licencier du monde – la société appartenait à la Barclays, l’une des plus grandes banques du monde. Et, malgré ça, nous avions signé un nouveau contrat de deux ans. Donc les partenariats qui reposent surtout sur la volonté d’un patron ou qui répondent à des besoins objectifs de communication et de business peuvent encore tenir la route. Pour les autres, il y aura des dégâts. Après, un autre élément important pour la voile française est de savoir s’il y aura un Vendée Globe ou pas cette année. Le modèle français est le seul dans le monde qui est tourné vers le grand public, grâce à une large couverture médiatique et à des villages qui réunissent parfois des centaines de milliers de gens. Si tu enlèves ça et la partie B to B qui, à l’étranger, était la seule chose à vendre – et est en croissance en France depuis dix ans -, ça devient beaucoup plus difficile de vendre des projets. Dans la situation actuelle, ce point fort devient aujourd’hui une faiblesse, à la fois pour les teams et les organisateurs d’événements. Peut-être qu’il va falloir réfléchir à de nouveaux modèles.

« Cette crise est une grande opportunité pour la voile »
Tu parles du Vendée Globe, imagines-tu aujourd’hui que l’édition 2020 puisse se tenir dans des conditions normales ?
Personne ne peut savoir ce qu’il va se passer dans les prochains mois. Mais si j’étais aujourd’hui l’organisateur de la course au sein d’une société privée, je le mettrais dès maintenant en 2021 pour apporter de la clarté. Parce que je le répète, le pire, c’est l’incertitude. Certains sponsors organisent aujourd’hui leurs actions de B to B du mois de novembre, s’il faut attendre juillet, août, voire septembre, pour savoir si la course aura vraiment lieu, c’est impossible à gérer. Et quand on voit que la communication de la Vendée et des Sables d’Olonne tourne essentiellement autour du public que rassemble le Vendée Globe, j’ai du mal à imaginer un Vendée Globe sans public. Que se passe-t-il s’il y a une deuxième puis une troisième vagues du virus et que des restrictions restent en place ? Aujourd’hui, les autorités françaises viennent d’annoncer qu’il n’y aurait pas d’événement sportif [réunissant plus de 5 000 personnes, NDLR] avant septembre, c’est seulement deux mois avant le départ du Vendée Globe. Il y a aussi la question des autorisations légales qui est hyper complexe. Les autorités maritimes de certains pays, comme l’Australie ou la Nouvelle-Zélande, si tu leur demandes leur avis aujourd’hui sur la tenue du Vendée Globe, je ne suis pas sûr de leur réponse. Après, je sais très bien qu’un report aurait des implications pour les skippers, dont tous ne seraient pas sûrs de garder leurs partenaires un an de plus, et pour les autres courses, comme The Ocean Race.

Parlons du long terme, cette crise peut-elle être l’occasion, comme nous le disait le secrétaire général de l’International Maxi Association, Andrew McIrvine, la semaine dernière, de « remettre les choses à zéro » et de repenser la voile de compétition, en freinant, par exemple, la course effrénée à la performance et donc aux budgets ?
Je pense qu’une grande crise peut en effet constituer une opportunité pour chaque écosystème de remettre les choses à zéro, parce que dans ces périodes-là on revient souvent aux bases, on voit ce qui est vraiment important. Si on parle de budget, oui, on devra peut-être changer certaines règles pour arrêter de toujours augmenter les budgets. Maintenant, tu peux prendre les choses différemment et essayer, à budgets constants, d’augmenter la valeur d’un circuit, c’est ce que la classe Imoca commençait à faire avec un circuit international de quatre ans. Mais je pense que c’est le moment de revoir tout ça et que, comme dans d’autres secteurs, tous les acteurs, même s’ils sont concurrents, se parlent pour tenter de résoudre les problèmes. Cette crise est une grande opportunité pour la voile, mais cela nécessite la collaboration de tout le monde. Ça, c’est pour la partie économique, mais, pour moi, la question beaucoup plus importante pour le long terme, c’est celle du sens de ce que l’on fait ; c’est un sujet qui est déjà d’actualité dans le monde du sponsoring en général, et de la voile en particulier, mais qui va devenir de plus en plus important.

« Le bon modèle, c’est celui de Mécénat Chirurgie Cardiaque »
Tu veux dire que cette crise serait l’occasion de donner plus de sens « sociétal » à la voile de compétition ?
Tout à fait. Auprès de mes clients, j’utilise l’expression de « What is our why ? », autrement dit : pourquoi sommes-nous là ? Qu’est-ce que nous redonnons à la société autour de nous ? Tu ne peux plus simplement dire que tu fais de la voile de compétition parce que aimes naviguer, que tu as envie de faire le Vendée Globe et que tu vas mettre en avant ton sponsor. L’ancien modèle, lié aux valeurs classiques du sponsoring, comme les retombées médias, le nombre de gens qui ont vu ton logo, pour moi, c’est fini. Quand j’étais encore à Alicante [à la tête de la Volvo Ocean Race, NDLR], l’idée que nous avions pour les éditions 2019 et 2021 de la Volvo était d’obliger les teams à soutenir une cause et à l’installer au cœur du projet ; le but était d’en faire le message principal du bateau et non d’avoir un partenaire charité à côté. Pour moi, le bon modèle, c’est celui qu’a développé Tanguy de Lamotte avec Mécénat Chirurgie Cardiaque et Initiatives Coeur.

Défendre une cause va devenir incontournable, selon toi ?
Aujourd’hui, les gens se posent de plus en plus ces questions – quelles sont les vraies valeurs ? qu’est-ce qui est vraiment important ? que peut-on apporter aux autres ? – et je pense que cette crise va accélérer cette tendance. The Ocean Race, par exemple, reste très impliquée sur le sujet environnemental, on voit aussi émerger, en France, le mouvement La Vague. D’ailleurs je trouve inadmissible que la classe Imoca n’ait pas interdit depuis un ou deux ans le fuel sur les bateaux. Ce n’est pas une attaque personnelle, mais on vend la voile sur les valeurs de l’environnement et on n’est pas capable de forcer ce changement. C’est juste un exemple, mais je pense que si on veut que les gens investissent dans la voile à l’avenir, il faut montrer que nous sommes leaders dans ce domaine et pour défendre certaines causes. Continuer à faire de la recherche pour aller 0,01% plus vite que l’autre, pour moi, ce n’est pas acceptable pour l’avenir. Il faut inclure dans la jauge et dans les règles ce côté « sustainability », mais au sens large du terme, tel qu’il est défini par les Nations Unies : cela va du développement durable à la lutte contre la pauvreté, en passant par la défense des droits des enfants…

Si tu regardes aujourd’hui « the big picture » comme vous dites en anglais, trouves-tu matière à être optimiste ?
Oui, la voile conserve les atouts que j’ai moi-même utilisés et appréciés quand je vendais des projets. Mais dans un monde qui a changé, il faut que cet aspect « sustainability » prenne une autre ampleur et devienne le cœur du sujet. C’est après qu’on pourra penser à aller 5 nœuds plus vite, il faut mettre les choses dans le bon ordre. La crise actuelle est une grande opportunité pour changer les choses plus rapidement. Si on réussit à faire ces changements, la voile peut être un des sports qui va le mieux se sortir de cette crise que d’autres. Il ne faut pas rater cette énorme opportunité. Si on arrive à être devant la vague, à être leader, la voile peut être un des sports avec le meilleur avenir à long terme et pourra attirer des gens qui ont de l’argent, car ça reste un sport mécanique qui a besoin d’argent. Mais pour avoir cet argent, il faut être meilleur que les autres sports ou que les autres opportunités de sponsoring en général. La question est de savoir si nous sommes capables de collaborer davantage ensemble, entre les classes, les organisateurs, les skippers. Et de prendre des décisions difficiles, notamment au niveau des règles, même si elles peuvent parfois faire mal aux acteurs actuels.


Toujours attentif à l’actualité de la voile, Mark Turner a cependant pris du recul avec le secteur depuis son départ de la direction de la Volvo Ocean Race en septembre 2017. « J’apprécie d’œuvrer et d’aider certaines personnes en coulisses, j’occupe un rôle non-exécutif dans un certain nombre d’entreprises et d’organisations, certaines dans la voile, d’autres non. Mon objectif personnel est de construire quelque chose dans le domaine de la natation en eau libre, je n’ai aucune envie de me lancer de nouveau dans la voile à plein temps« , a-t-il expliqué à Tip & Shaft.
Avant de revenir sur les conditions de son départ de la Volvo : « Tout était écrit, les avis de course 2019 et 2021 étaient prêts, mais à un moment, il y a eu un changement de ton avec Volvo, c’était probablement politique et je n’ai pas réussi à aller au bout, j’avais des contraintes avec Volvo que les nouveaux propriétaires n’ont pas (…) Je croyais vraiment dans le plan que nous mettions en place. Les éléments clés – réduire le cycle entre deux courses et proposer une fenêtre de sponsoring avec deux événements majeurs dans un cycle de trois ans, faire un événement plus court, garder la monotypie en allant encore plus loin, réduire et partager les ressources – j’adorerais encore les vendre, si aujourd’hui je devais proposer un projet.
Il y avait une fenêtre pour mettre ça en place et en tant que CEO, je n’y suis pas parvenu. Avec le recul, je pense que je n’avais probablement pas le cuir assez épais. J’avais traversé une période difficile sur le plan personnel avant de prendre ce poste, je n’ai pas eu l’énergie nécessaire pour aller jusqu’au bout. »

Photo : Ainhoa Sanchez /Volvo Ocean Race

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