Skipper du trimaran Macif, François Gabart réfléchit à l'avenir de la course au large

François Gabart : « La course au large joue un vrai rôle dans notre société »

Avec la pandémie de Covid-19 qui touche la planète s’ouvre une grande période d’incertitude pour le sport, à laquelle la voile de compétition n’échappe pas. Quels vont êtes les impacts sur la discipline ? Quels changements de modèles économiques s’annoncent-ils ? Comment les courses doivent-elles se transformer ?  Quels vont être les comportements des sponsors ?
Pour essayer de mieux comprendre ces nouveaux enjeux
Tip & Shaft a lancé une série de cinq grands entretiens autour du futur des courses à la voile. Deuxième invité, François Gabart, skipper du trimaran Macif – il avait décidé de prendre du recul cette année et de laisser la barre à Pascal Bidégorry -, et patron de MerConcept, l’entreprise qui héberge, en plus de ce projet Ultim, ceux de l’Imoca Apivia de Charlie Dalin et des Figaro Skipper Macif, et s’occupe de la construction d’un Imoca pour 11th Hour Racing en vue de The Ocean Race.

Comment vous-êtes-vous organisés du côté de MerConcept depuis le 17 mars et quel est le programme à partir de mardi prochain, jour du déconfinement ?
Le trimaran Macif, qui avait été mis à l’eau le 12 mars, juste avant le confinement, est resté à quai à Port-la-Forêt et va renaviguer quand les règles nous le permettront, a priori dans pas très longtemps, mais je parle au conditionnel. Aujourd’hui, on ne sait pas exactement ce qu’on va faire au niveau du programme, ce qui est sûr, c’est qu’on va tout faire pour continuer à progresser sur le bateau et à nourrir des réflexions pour le futur trimaran. On essaiera aussi de faire des opérations de RP pour faire naviguer des sociétaires de la Macif, mais aussi des personnels soignants qui ont fait face à la crise. L’Imoca Apivia va quant à lui être remis à l’eau la semaine prochaine avec l’objectif de le préparer au mieux pour le Vendée Globe. Pour ce qui est des chantiers du futur trimaran Macif et du nouvel Imoca, une partie de MerConcept, le bureau d’études continue à avancer en télétravail depuis le 17 mars, la construction s’est arrêtée dans un premier temps puis a progressivement repris. Quant au déménagement à Concarneau, qui devait avoir lieu fin mars, on va déménager la partie atelier la semaine prochaine, les bureaux pendant l’été quand les travaux seront finis.

Tu as participé mardi à la réunion en visioconférence organisée par la FFVoile pour proposer des mesures de reprise de la navigation au ministère des Sports (voir notre interview de Corinne Migraine), était-ce nécessaire que la course au large fasse corps pour interpeller les pouvoirs publics ?
Oui, c’était de toute façon important d’échanger, parce que tellement de choses se passent dans cette période très incertaine, que c’est par la co-construction que nous arriverons à sortir de tout ça. Donc c’est bien que chacun puisse exposer ses bonnes idées, on ne peut pas se permettre aujourd’hui de les garder dans son coin, il faut qu’elles se diffusent pour arriver à trouver des solutions rapidement pour renaviguer et refaire des courses qui restent le pilier de notre écosystème. Je pense que cet écosystème a une capacité de résilience très forte, mais dans les jours, les mois et les années qui viennent, il va falloir qu’on soit bons, qu’on essaie de réagir intelligemment, qu’on s’entraide, qu’on s’adapte et qu’on se transforme. Il y a plein de chantiers à mettre en place pour faire face à la tempête que nous sommes en train de vivre.

« Si le Vendée Globe permet à certaines personnes
de mieux passer l’hiver prochain, il faut le faire »

 Est-ce important, dans la crise que nous traversons, que la Solitaire du Figaro et le Vendée Globe, érigées en priorité lors de cette réunion, aient lieu d’ici la fin de l’année ?
C’est très difficile de répondre à ça, parce que si tu prends du recul, il y a forcément des choses beaucoup plus importantes, comme la santé. Et quand je parle de santé, c’est celle liée à un virus qui tue des gens, c’est terrible, mais a aussi des effets indirects, touchant ceux qui souffrent du confinement ou ceux atteints d’autres maux et qui ne peuvent avoir accès aux soins dont ils ont besoin. Et si on parle de santé au sens plus large de bien-être, il y a aussi tous ceux qui vont se retrouver sans boulot. Donc, dans ce contexte, est-ce important de faire la Solitaire ou le Vendée Globe ? J’ai envie de dire que si ça peut apporter quelque chose à la société, si le Vendée Globe permet à certaines personnes de mieux passer l’hiver prochain, oui, il faut le faire. Ça ne veut pas dire qu’il faut faire n’importe quoi et prendre des départs si les conditions sanitaires ne peuvent être respectées, évidemment. Mais il faut essayer de prendre en compte les raisons pour lesquelles on fait ce métier : on le fait aussi pour mettre une petite bouffée d’oxygène, de liberté et de rêve dans la tête de pas mal de gens qui vivent par procuration ce que l’on vit. Je ne sais pas dans quelle situation sanitaire et économique sera la France l’hiver prochain, mais je pense qu’il faut se dire que ces courses ont peut-être un rôle à jouer. Je ne dis pas qu’il faut absolument les faire, mais il faut prendre ça en compte dans la grande équation très complexe à laquelle nous sommes confrontés.

Un Vendée Globe sans public, ce qui pourrait être une hypothèse, serait-il encore un Vendée Globe ?
Est-ce que tous les Vendée Globe se ressemblent depuis le début de l’histoire de la course ? Probablement pas, il y a des points communs mais aussi des évolutions. Est-ce qu’une course doit être exactement à l’identique de la précédente ? Probablement pas, au contraire même, tout événement doit évoluer au fil de sa vie. Le Vendée Globe 2020, s’il a lieu, sera forcément différent des éditions précédentes, je pense que ce n’est pas grave. Evidemment, la fête populaire est super importante, c’est un des éléments qui définit cette course, mais pas que. Aujourd’hui, la course au large est un des seuls sports qui peut se dérouler en respectant parfaitement les règles sanitaires. Donc, est-ce que si tous les éléments ne sont pas réunis, il faut se priver de ce qui peut être maintenu ? C’est une grande question à laquelle, je pense, personne n’a la réponse aujourd’hui, parce qu’on n’a pas tous les éléments. La grande difficulté, c’est qu’on ne sait rien, il faut faire preuve d’un peu de patience.

« Nous, acteurs de la course au large, pouvons apporter du rêve,
c’est un des rôles sociaux que nous pouvons tenir »

Projetons-nous maintenant un peu plus loin : penses-tu que cette crise est l’occasion de se poser la question du sens de ce que l’on fait et de la manière dont on peut contribuer à faire avancer la société ?
Oui, forcément. Moi, ces questions du sens, de l’intérêt, du rôle, me turlupinent depuis plusieurs années, et aujourd’hui, au vu de ce qui se passe, on se doit de se les poser. Personnellement, je pense que la course au large a un vrai rôle dans notre société. Comme on a besoin d’artistes, on a besoin de sportifs, tous font partie de notre culture et de notre société. Je parlais tout à l’heure de la dimension rêve, c’est un des rôles sociaux que nous pouvons tenir. Par contre, ce n’est pas parce que nous faisons rêver certaines personnes, que nous pouvons faire n’importe quoi. Aujourd’hui, nous avons par exemple un impact environnemental qui n’est pas neutre, il faut que ce que l’on fait rapporte au moins autant, même plus et beaucoup plus, que ce que ça ne coûte. Un autre rôle de la course au large tient aux progrès techniques : tout ce qui est développé en course au large doit à mon avis servir à nourrir d’autres secteurs, comme la plaisance et le transport maritime. L’émulation de la compétition peut aboutir à des choses hyper intéressantes et servir à bien plus qu’à simplement gagner des courses. Je suis notamment convaincu que dans les années qui viennent, on utilisera de plus en plus le vent dans le transport maritime, de même que la révolution du vol et des foils est hyper intéressante car elle permet de diminuer l’énergie dont on a besoin pour se déplacer. Et j’ai envie que MerConcept puisse contribuer de manière encore plus forte à ça.

La période que l’on vit peut-elle permettre d’accélérer le mouvement ?
Oui, cette période est propice aux remises en question et à des évolutions. J’ai l’impression qu’une telle situation fait ressortir le meilleur comme le pire ; moi, je crois au meilleur parce que je revendique d’être optimiste. Je pense que des choses magnifiques vont ressortir de tout ça et qu’il y a une vraie volonté de changer certains modèles dans lesquels on vit, et même d’accélérer. On le voit par exemple avec le collectif La Vague qui a bénéficié d’un effet catalyseur du fait du confinement. La course au large est un milieu qui a envie et qui est prêt à bouger. On nous reproche souvent d’être un petit milieu, y compris au niveau géographique, mais c’est aussi une opportunité énorme pour faire bouger les choses, c’est plus facile de le faire quand les gens se connaissent et sont proches. Et, de fait, on ne va pas avoir d’autre choix que de changer : à court et moyen terme, nous ne pourrons pas avoir de courses avec du public ou en tout cas pas beaucoup, donc il va falloir réinventer les villages. A côté de ça, la situation économique va être compliquée dans les mois et les années qui viennent, donc il va falloir réinventer les modèles économiques dans lesquels on évolue… C’est terrible de dire ça, mais on sait qu’il va y avoir des sponsors qui vont se retirer, des marins au chômage, mais cette crise va aussi créer des opportunités, parce que pour relancer des projets dans les années qui viennent, on n’aura pas d’autre choix que de le faire d’une manière un peu différente, tout en continuant de miser sur nos forces. Nos projets s’appuient sur l’humain avec un grand H, la course au large a quand même des valeurs hyper fortes.

« A nous de changer certaines règles :
c’est en s’imposant des contraintes qu’on arrive à créer « 

 Mark Turner parlait la semaine dernière de la nécessité de mettre des causes sociétales au cœur des projets, est-ce dans cette direction qu’il faut aller selon toi ? Et à propos de cause, tu t’es engagé hier auprès de l’initiative Le temps est venu !, peux-tu nous en dire plus ?
Oui, évidemment. Nous, avec la Macif, depuis quasiment le début du projet, cette nécessité de donner du sens a toujours été très forte, parce que c’est un acteur majeur de l’économie sociale et solidaire. Forcément, le sponsoring doit être à l’image de cet engagement et doit rejaillir dans ce que le projet renvoie au grand public. Pour ce qui est de l’initiative Le temps est venu !elle a été lancée mercredi par la Fondation Nicolas Hulot pour justement sensibiliser toute la société sur le fait qu’il est temps d’agir. Mon rôle dans tout ça, en tant que marin et chef d’entreprise, est de faire en sorte que l’impact de nos activités puisse être en adéquation avec la société de demain. Aujourd’hui, clairement, on ne l’a pas fait assez, il faut faire mieux, viser loin, parce que l’enjeu face à nous est énorme.Beaucoup d’initiatives de cette sorte sont lancées, comment passer concrètement des paroles aux actes au niveau de la course au large ?
Les leviers sont multiples. L’une des solutions peut être de réinventer les règles du jeu. Ce n’est pas si simple que ça, mais c’est peut-être plus facile à faire dans la course au large que dans d’autres sports, parce que ces règles, c’est nous, marins, qui les imaginons et les écrivons. Donc à nous de changer certaines règles, parce que je suis persuadé que c’est aussi en s’imposant des contraintes qu’on arrive à créer. Après, il ne faut pas attendre le consensus d’un changement de règles pour agir.

Pour finir, penses-tu que la voile est un des sports qui peut le mieux sortir de cette crise en raison des valeurs qu’elle véhicule ?
Oui, j’en suis archi convaincu. Ce qui ne veut pas dire que ça ne va pas être très compliqué dans un avenir proche, mais on a tous les ingrédients pour faire quelque chose de fabuleux. On a la capacité à inventer la course au large de demain pour faire en sorte que celle-ci se relève très rapidement de cette crise et puisse avoir un rôle pour construite la société de demain. Après, ça va être difficile, il va falloir faire certains sacrifices, se serrer les coudes et travailler dur.

Photo : Yvan Zedda/Alea/Macif

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