Les pontons de Lorient font le plein

Comment Lorient La Base tente de faire face à la saturation

Le départ de la première édition de The Ocean Race Europe (7 VO65 et 5 Imoca engagés) a été donné samedi de Lorient. L’occasion pour Tip & Shaft de faire un état des lieux des capacités d’accueil de Lorient La Base, où de plus en plus de teams de course au large souhaitent s’installer.

Lancé dans les années 1990, le réaménagement de la base sous-marine de Lorient est devenu au fil des années une vraie « success story » : après les pionniers (Alain Gautier, le Défi 6e Sens, Franck Cammas…), Lorient La Base a attiré de plus en plus d’équipes de course au large et d’entreprises travaillant dans cet univers (chantiers, voiliers, fournisseurs…). Ce qui fait dire à Fabrice Loher, maire de Lorient et président de Lorient Agglomération, en charge d’une partie de la gestion des lieux : « Ce qui se passe aujourd’hui à Lorient, avec un véritable écosystème de la voile de haut niveau, est unique en Europe, d’aucuns disent dans le monde. Pour un team, le fait d’avoir sur place quasiment 90% de ce que l’on trouve dans un bateau est une vraie chance. »

Une chance que de plus en plus de projets veulent saisir, d’où une situation proche de la saturation, comme le reconnaît Patrice Valton, vice-président de l’agglomération en charge des ports et de la plaisance (et maire de Larmor-Plage) : « On est un peu victimes de notre succès. Keroman offrait un espace qui nous semblait considérable au départ, on n’en a aujourd’hui très clairement pas suffisamment pour répondre à toutes les demandes des coureurs, écuries de course et entreprises très significatives dans le milieu de la haute technologie de la voile. »

Et dans un contexte de boom post-Vendée Globe, la situation n’est pas près de s’améliorer, ce que confirme Julien Bothuan, responsable du pôle course au large au sein de la Sellor, la société d’économie mixte qui gère les ports de l’agglomération et attribue les places à quai : « Après le Vendée Globe, on a généralement un petit trou d’air, là, c’est plutôt le contraire. Pour la saison prochaine, on a déjà six demandes supplémentaires d’Imoca, sans compter des projets un peu en stand-by, mais historiques du site, comme Alan Roura par exemple. On sait d’ores et déjà qu’on ne pourra pas prendre tout le monde. »

Des sponsors demandeurs

Parmi ces nouveaux postulants, jusqu’ici installés à La Trinité-sur-Mer ou Port-la-Forêt, on trouve par exemple Fabrice AmedeoRomain Attanasio ou Kevin Escoffier, qui confirme : « J’étais à Port-la-Forêt, parce que le projet PRB était hébergé là-bas par Vincent Riou, mais j’ai toujours dit que ma volonté était de venir à Lorient où j’habite depuis 2006. Donc quand PRB m’a annoncé qu’on allait continuer, la première chose que j’ai faite, c’est de demander une place de port. »Même détermination de la part du team Arkéa Paprec (jusqu’ici à Port-la-Forêt), dont le futur directeur Romain Ménard (il entrera en fonction en août) confie : « C’est clairement une priorité pour nous de s’installer à Lorient au plus vite, ça répond à une logique technique et sportive, mais aussi de facilité logistique, à la fois pour les techniciens, mais aussi pour organiser les relations publiques des partenaires avec un accès à Lorient par le TGV. »

Cette plus grande facilité d’accès, par rapport à La Trinité, Port-la-Forêt ou Concarneau, est d’ailleurs souvent un argument qui pousse les sponsors à exiger que l’équipe s’installe à Lorient« On a des skippers qui nous disent que si on ne leur trouve pas de place, on met en péril leur projet parce que leurs sponsors veulent absolument être à Lorient, sans compter que, comme tous les autres teams sont présents sur le site, la lumière attire la lumière« , confirme Julien Bothuan.

« Il faut que Lorient reste une terre d’accueil »

Reste que les places ne sont pas extensibles malgré l’ajout en 2020 d’environ 200 mètres de linéaires de pontons (où sont amarrés cette semaine les 7 VO65) et de brise-clapots devant le K3 qui ne peuvent cependant pas être exploités à 100% : « L’idée était de pouvoir mettre des unités importantes sur ces brise-clapots, mais très rapidement, on s’est rendu compte que ça gênait les opérations de rentrée et de sortie des Ultims à l’entrée du port, ça devenait dangereux », explique le responsable du pôle course au large de la Sellor.Pour 2021, ce dernier liste 8 Imoca (CharalInitiatives CœurMACSFApicilCorum L’ÉpargneLinkedOutTime for OceansPrysmian Group), 3 Ultims (Maxi Edmond de RothschildSodebo Ultim 3 et Banque Populaire XI), 13 Class40, un Orma (Sensation Océan), un Multi50 à venir cet été (Leyton), une soixantaine de Minis, une grosse trentaine de Figaro Beneteau 3, une quinzaine d’IRC, qu’il faut caser dans les 110 places disponibles s’ils sont tous à l’eau – ce chiffre est variable selon la taille des bateaux au port.

Julien Bothuan a très vite vu arriver ce phénomène de saturation : « La situation a commencé à être en tension l’hiver dernier, je me suis retrouvé avec 25 demandes de Class40 pour 13 places, donc à un moment donné, il fallait arbitrer, et c’est là que ça devient un peu chaud, parce qu’il faut être le plus objectif possible. Ce que j’ai essayé de faire en établissant une grille de critères, portant notamment sur le projet sportif, mais pas seulement, parce qu’il faut que Lorient reste une terre d’accueil pour différentes tailles de projets. A leurs débuts, des gens comme Clarisse Crémer ou Aurélien Ducroz, par exemple, sont arrivés avec de très petits projets, il faut leur laisser le temps d’évoluer. »

Des rares espaces très convoités

Pour ce qui est des Imoca, dont les enjeux économiques sont forcément supérieurs, l’intéressé a tiré la sonnette d’alarme : « Je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas que je prenne la décision tout seul, donc j’ai demandé récemment qu’on ait un relais au niveau des élus, notamment de la nouvelle gouvernance à Lorient Agglomération, pour nous aider à faire des choix. On a un rendez-vous début juin avec eux sur le sujet. » Des choix à faire également pour l’espace à terre, avec un foncier qui se fait rare et, dès que des places se libèrent, plus de demandes que d’offres. Actuellement, est ainsi ardemment convoité le hangar dit H2, jusqu’ici occupé par Marsaudon Composites, qui a fait l’objet d’un appel à manifestation d’intérêt (AMI) de la part de l’agglomération.Un collectif de quatre skippers – Fabrice Amedeo, Boris Herrmann, Romain Attanasio, Giancarlo Pedote – y a répondu, tout comme Arkéa Paprec et… Yves Le Blevec. Ce dernier, qui reste basé à La Trinité-sur-Mer, confirme : « On a besoin d’un hangar deux-trois mois dans l’hiver, donc on a proposé à l’Agglo de s’occuper de la gestion d’occupation. Si on a la main sur le calendrier, on peut faire en sorte d’en faire bénéficier d’autres projets. »

Autre terrain actuellement convoité et objet d’une autre AMI, une parcelle constructible derrière le H1, sur laquelle lorgne notamment Thomas Ruyant, qui, fort du soutien de son sponsor Advens (voir notre article), envisage d’y construire un bâtiment. Si la proposition du skipper de LinkedOut, qui n’a pas souhaité nous confirmer l’information, était retenue, cela libérerait à terme une place chez Océan Développement qui accueille actuellement les projets du Nordiste et de DMG Mori.

Des critères qui interrogent

Des places libres, il y en aura à terme (l’équivalent de deux Imoca) dans la Maison des Skippers – qui accueillera Lorient Grand Large – dont la construction devrait prochainement débuter (livraison début 2024), il y en a actuellement aussi au sein du hangar Glorieux 1, loué par OC Sport. Un espace que vise notamment Damien Seguin – qui nous a fait savoir que rien n’était officiel à ce jour. Intéressé dans un premier temps, Stéphane Le Diraison a finalement refusé de signer la sous-location proposée, mécontent de certaines conditions proposées.Le skipper de Time for Ocean se désole de la situation actuelle : « Ça fait cinq ans que je souhaite avoir un hangar et que c’est une vraie galère. On se rend compte qu’une fois une équipe installée dans un des hangars appartenant à Lorient Agglomération, elle y reste ad vitam aeternam, alors que l’affectation des nouveaux lots donne lieu à des AMI. Il y a un côté injuste, il faudrait qu’il y ait des remises en concurrence, par exemple tous les quatre ans. J’ai amarré mon mini pour la première ici en 2005, j’étais un des premiers, c’est assez énervant que cet historique ne soit pas pris en compte. Je trouve que les critères d’attribution sont étranges. »

On en revient aux fameux critères qui font s’interroger tous les candidats. Quels sont-ils à ce jour ? « Evidemment la notoriété du coureur, car la Base est aussi un moyen d’améliorer l’image de la ville, répond Patrice Valton, mais aussi l’ancienneté sur le site de Lorient et l’investissement dans le temps, on ne retient pas les one shot. » Fabrice Loher ajoute : « On retient aussi la capacité à faire marcher l’écosystème lorientais, donc à créer des emplois sur place et que l’essentiel de l’activité se déroule sur Lorient et le Sud-Bretagne. »

Les élus réfléchissent parallèlement aux possibilités d’extension. « Aujourd’hui, on est en position de leaders, mais si vous refusez des projets, ils s’en vont ailleurs, donc c’est une préoccupation importante. Nous avons une réflexion sur la maîtrise foncière à Keroman, mais aussi en discutant avec la Région qui est propriétaire des espaces ports de pêche et de commerce, peut-être que des espaces peuvent être conquis dans ces friches industrielles pour une activité partagée », poursuit Patrice Valton. Un dossier qui reste très politique, ce qui fait dire à un observateur : « On entend parler de projets d’extension, mais ils commencent tout juste le tour de table, donc ce sera au mieux pour 2023. » D’ici là, il y aura eu des heureux et des malheureux…

Photo : Sailing Energy / The Ocean Race Europe

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