Loïck Peyron prend le départ lundi de la 600 Caribbean Race

Loïck Peyron : « Je suis comme un planeur qui descend tranquillement »

Après avoir participé début février aux Barrés de la Yole en Martinique, c’est depuis le jardin d’une « villa magnifique » de Falmouth Bay, à Antigua, d’où il a pris lundi le départ de sa première Rorc Caribbean 600 avec l’équipage du Multi 70 PowerPlay (ex MOD70 Paprec Recyclage), que Loïck Peyron a répondu aux questions de Tip & Shaft pour son 200e numéro. Interrompant de temps en temps la conversation pour rappeler que c’est ici, à English Harbour, qu’il avait terminé sa première Mini-Transat en 1979, commenter l’entrée dans la baie d’Ultim Emotion ou s’extasier devant une tortue en train « bouffer » un escargot, le Baulois, âgé de 60 ans, commente sa riche année 2019 et évoque son actualité.

Tu as eu une année 2019 bien remplie, avec d’abord la découverte du Figaro 3, qu’as-tu gardé de la 50e édition de la Solitaire ?
Que du bonheur ! Beaucoup de travail, la découverte d’un bateau très sympa et d’une nouvelle génération qui nous remplace tranquillement, la découverte également d’Amélie Grassi, avec qui j’ai navigué en double, et la difficulté légendaire de cette course, géniale de ce point de vue-là. Quant au résultat (24e), ça aurait pu être mieux, ça aurait pu être pire, il reste juste un peu de frustration sur la dernière étape où de méchants paquets d’algues m’ont fait perdre une vingtaine de places en une heure et demie alors que j’étais devant.

Tu as effectivement navigué sur la Sardinha Cup puis le Tour de Bretagne avec Amélie Grassi, pourquoi et comment juges-tu son parcours ?
Ça répondait à l’envie d’avoir un regard un peu neuf et différent à mes côtés, ensuite, quitte à le faire, je me suis dit autant que ce soit avec une jeune fille, parce que je trouve qu’il n’y en a pas assez qui naviguent. Je suis content, parce qu’elle m’a apporté son regard frais et spontané sur la façon de naviguer en Figaro 3. J’ai bien sûr suivi sa brillante Mini (8e), d’autant qu’elle avait repris le flambeau d’Action Enfance. C’est une petite cylindrée, comme moi, pleine de talent, qui, à mon avis, va plutôt s’orienter vers le Class40, parce qu’elle a analysé assez vite que le Figaro était physiquement difficile. Le paradoxe de ce bateau, c’est qu’il est à la limite physique pour certaines femmes ou certains petits gabarits, alors que si tu vas sur le modèle au-dessus, tu passes au gros bateau sur lequel le fonctionnement est différent, où c’est moins une question de physique.

Tu as aussi navigué l’an dernier en TP52 sur Paprec Recyclage ?
Oui sur la Copa del Rey, à Palma, je me suis retrouvé à la tactique, c’était passionnant. C’est possible que je les rejoigne cette année sur une ou deux épreuves. Là, ils sont à Cape Town pour la première étape de la saison des 52 Super Series, peut-être que je vais pouvoir aller sur la deuxième. Ça faisait très longtemps que je regardais des vidéos de TP et que je voulais les essayer. Ils sont fabuleux, les manœuvres sont étonnantes et il y a un bel esprit dans cet équipage, c’est l’un des rares bateaux français, sinon le seul, qui donne la chance à des jeunes de naviguer sur ce type de support face aux meilleurs.

Autre support sur lequel tu as navigué l’an dernier et que tu retrouves cette semaine, le Multi 70 PowerPlay (l’ex MOD 70 Virbac-Paprec), comment t’es-tu retrouvé sur ce projet ?
Par l’intermédiaire de Ned Collier-Wakefield, qui s’occupe beaucoup du bateau, et de Charlie Ogletree, un « tornadiste » que je connais depuis longtemps. Comme j’avais gagné la Transpac précédente sur Mighty Merloe, l’ancien Groupama 2 de Franck Cammas, ils se sont dit que je connaissais le terrain. Ça a été une super aventure, même si on a pris une grosse rouste au début par Argo qui a gagné. Et là, je les retrouve avec plaisir pour disputer la 600 Caribbean avec encore nos copains d’Argo – j’ai cru comprendre que Franck Cammas et François Gabart étaient à bord -, il y a aussi Maserati et l’ancien Prince de Bretagne. C’est sympa de voir que ces anciens MOD70 ont une belle deuxième vie, ils ont quasiment tous été rachetés par des étrangers, certains bricolent pas mal sur les appendices, d’autres les ont gardés quasiment dans leur jus, ce qui est un peu le cas de PowerPlay, mais ils sont tous vraiment bien entretenus,

A propos de multicoque, quel regard portes-tu sur les Ultims ?
J’ai suivi avec attention la grande boucle atlantique [Brest Atlantiques], c’était d’ailleurs joli de voir toutes ces images. Ça manque forcément un petit peu de nombre, mais je trouve que cette classe porte bien son nom, c’est ultime. On trouvera peut-être pire, mais dans l’immédiat, c’est vraiment une des manières de naviguer les plus étonnantes.

Penses-tu que faire une course autour du monde en solitaire sur ces bateaux volants soit faisable ?
Oui tout est une question de dosage, d’endurance physique et morale des utilisateurs. Après, je ne dis pas que c’est simple, ce n’est pas ouvert à tout le monde, je pense d’ailleurs qu’il y aura de moins en moins de clients capables de faire ça. J’ai l’impression que les générations à venir n’ont pas vraiment envie de se promener en l’air en solitaire sur des bateaux comme ça. Autant les bateaux sont de dernière génération, autant ils sont majoritairement utilisés par des skippers d’ancienne génération.

A propos de bateaux qui volent, que penses-tu des AC75 de la Coupe de l’America ?
Je regarde ça avec passion, c’est magique, magnifique. Et c’est marrant de voir que le concept même de ces bateaux a juste soixante ans d’âge, et même un peu plus. Quand tu regardes les vidéos de Monitor dans les années 50 aux Etats-Unis, avec le fameux commandant Gordon Baker, en contreplaqué et en acier, c’est très exactement le même bateau, y compris les formes de coque. Maintenant, est-ce que c’est un outil idéal pour la Coupe de l’America ? Je reste extrêmement circonspect. L’éventuel intérêt pour la Coupe, ou le désintérêt plutôt, part peut-être du principe que ces bateaux vont trop vite. Depuis dix ans, la Coupe a repris le flambeau de la technologie pure, au détriment du nombre de spectateurs et de l’intérêt général. J’ai le sentiment qu’il y a une sorte de désintéressement général pour toutes les histoires de voile, qui n’est pas un sport majeur et populaire. Certains événements le sont, très localement, ce sera le cas de la Coupe à Auckland comme c’est le cas du Vendée Globe, mais de là à faire frémir les foules de la planète…

Tu as tenté un moment de monter un défi, la France n’est pas faite pour la Coupe ?
On n’est pas fait pour une épreuve élitiste qui coûte très cher et a besoin de fonds privés. On est très bien nourris par de très belles histoires qui coûtent beaucoup moins cher et sont très justifiées d’un point de vue commercial. Or, la Coupe n’est pas du tout un support commercial : depuis un siècle et demi, ça a toujours été un territoire où des propriétaires, par passion, veulent exposer leur réussite sociale. Et la réussite sociale en France n’a pas le droit d’être exposée. Le Vendée Globe est d’une popularité incomparable, les employés d’une entreprise sont en général ravis que leurs dirigeants investissent dans ce domaine-là, mais le même investissement dans la Coupe, ça serait difficile à justifier.

Et que penses-tu du circuit SailGP lancé par Lary Ellison et Russell Coutts ?
C’est super, mais c’est exactement ce que j’écrivais à la fin de la Coupe aux Bermudes, j’avais fait un petit papier « De Lipton à Red Bull », je disais qu’on allait avoir l’équivalent d’un week-end de Formule 1, le petit shoot avec des images géniales sur des engins étonnants. Et fort heureusement l’implication désintéressée d’un passionné qui, depuis près de quinze ans, dépense quelques milliards dans sa passion. C’est un joli spectacle sous perfusion. Et je n’oublie pas le rôle de Russell (Coutts, voir ci-dessous), qui a réussi à fidéliser un financier passionné pour créer des choses réellement intelligentes. Il est bluffant, il invente des concepts, il avait d’ailleurs voulu faire l’équivalent des MOD70 il y a très longtemps. Il a toujours des coups d’avance, c’est impressionnant.

A ce propos, Russell, qui est également interviewé sur ce 200e numéro, te demande si tu voudrais faire partie des commentateurs pour SailGP ?
Mais oui, avec grand plaisir !

Quels sont tes autres projets cette année ?
J’ai la chance d’être le capitaine de l’équipe de France de la Star Sailors League Gold Cup. C’est un rôle très honorifique, je me retrouve avec d’autres capitaines, comme John Bertrand pour l’Australie ou Paul Cayard pour les Etats-Unis. A priori, je ne vais pas naviguer, c’est essentiellement Xavier Rohart qui bosse sur le truc. C’est là encore l’histoire d’un passionné qui, à fonds perdus, veut absolument mettre en valeur les marins en confrontant des nations sur une épreuve qui, dans son format, ressemblera un peu à Roland-Garros avec des tableaux et des têtes de série. Il veut aussi essayer de « ranker » le monde des marins avec des milliers de régatiers répertoriés tous les week-ends par une équipe en Suisse qui travaille H24 dessus.

Les courses au large, type Route du Rhum, c’est fini pour toi ?
Oui, je suis extrêmement ravi de calmer le jeu un petit peu. J’ai réalisé ça l’année dernière sur la Transpac à Hawaii, ma dernière sortie offshore à grande vitesse : je me suis dit que, enfin, ça m’intéressait un petit peu moins. D’ailleurs, on avait été faire du planeur à l’arrivée sur North Shore, j’ai d’un seul coup réalisé que c’était ma situation en ce moment : je suis comme un planeur qui descend tranquillement. Je reprends parfois un peu d’altitude sur des projets différents, mais je suis très tranquille d’en reperdre entre chaque, pour, un moment, finir par me poser. Mais je ne vois pas encore la piste, le train d’atterrissage n’est pas sorti !

Photo : Alexis Courcoux/Solitaire du Figaro

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