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Class40/Multi50 : qui va gagner la Transat Jacques Vabre ?

Comme avant chaque grande course, Tip & Shaft réunit plusieurs experts pour parler des forces en présence. Place, ce vendredi, à la Transat Jacques Vabre, avec, pour évoquer la Class40, Yoann Richomme, vainqueur de la Route du Rhum l’an dernier, l’entraîneur lorientais Tanguy Leglatin, les architectes David Raison et Sam Manuard, qui viennent chacun de sortir un nouveau 40 pieds, l’Allemand Jörg Riechers, de retour dans la classe, Manfred Ramspacher, organisateur de la Normandy Channel Race, et Rémi Aubrun, navigateur et responsable du bureau d’études de la voilerie All Purpose. Pour parler du plateau plus restreint en Multi50, se sont prêtés au jeu les skippers Armel TriponErwan Le Roux et Lalou Roucayrol. La semaine prochaine, Tip & Shaft évoquera la classe Imoca.

Cette 12e Transat Jacques Vabre, comme la précédente qui avait vu V&B (Maxime Sorel/Antoine Carpentier) s’imposer de justesse devant Aïna Enfance & Avenir (Aymeric Chappellier/Arthur Le Vaillant), s’annonce une fois de plus très serrée. Avec une belle bataille de concepts entre les Lift40 de Marc Lombard, les Mach 40.3 signés Sam Manuard et l’arrivée de deux petits nouveaux scows, le Max 40 Crédit Mutuel (Ian Lipinski/Adrien Hardy), premier Class40 dessiné par David Raison, sorti de chantier le 13 août, et le Mach 40.4 Banque du Léman du duo suisse Simon Koster/Valentin Gautier, mis à l’eau le 26 septembre.

Pour la plupart de nos observateurs, ce dernier, qui ne compte que quelques jours de navigation, pourra difficilement prétendre jouer aux avant-postes : « Même si le bateau a un gros potentiel, il est trop jeune, et les deux skippers ne connaissent pas la classe, je ne les vois pas du tout« , résume Rémi Aubrun. Manfred Ramspacher ajoute : « Pour eux comme pour Crédit Mutuel, ça dépendra beaucoup des conditions en sortie de Manche : si ça cartonne, ça sera difficile, parce qu’ils ne sont pas encore fiabilisés. » Logiquement, Sam Manuard défend quant à lui son « bébé », estimant, au regard des premières navigations, que Banque du Léman a une carte à jouer : « Les vitesses sont vraiment impressionnantes, le bateau, très rapide au reaching, mouille assez peu, dans de bonnes conditions, on peut compter entre 1,5 et 2 nœuds d’écart par rapport au Mach 3. Tout va vraiment dépendre de l’enchaînement des conditions : si c’est maniable et qu’il y a pas mal de reaching, ils vont pouvoir faire parler la vitesse du bateau. »

En ce qui concerne Crédit Mutuel, les avis sont plus partagés : « Je pense que ça risque d’être dur en termes de fiabilité, commente Yoann Richomme. Après, si je prends mon exemple de l’année dernière [il avait mis à l’eau son plan Lombard, l’actuel Beijaflore, fin juin et remporté en novembre la Route du Rhum, NDLR], ça peut éventuellement le faire : j’étais un peu limite, ce n’était pas exceptionnel en termes de fiabilité, mais le principal a tenu. » Rémi Aubrun précise  : « Un Class40 est quand même plus rapide à fiabiliser qu’un Mini ou un Imoca, qui sont des bateaux plus compliqués ». Quant à l’architecte de Crédit Mutuel, David Raison, il se dit « assez confiant », ajoutant : « Sur ces bateaux, les premières sources de panne sont liées à l’énergie, l’électronique et au moteur, mais des loustics comme Adrien et Ian, même sans électricité, ils ont les moyens de faire des choses, c’est un équipage d’enfer.« 

Pour Jörg Riechers, pas de doute : le couple bateau/skippers est taillé pour la gagne. « Ian et Adrien sont de super marins, Ian, comme en Mini, a toujours le meilleur bateau, c’est difficile de faire mieux sur le papier.«   Interrogé sur son premier Class40, David Raison explique : « Ce n’est pas un bateau très typé scow en termes de comportement, dans le sens où ce n’est pas une grosse brute de reaching, il est en revanche plus homogène que ceux que je dessine habituellement, bien dans la brise et dans les petits airs, à peu près pareil que les autres dans le medium. »

Ceux qui ont vu naviguer Crédit Mutuel à Lorient confirment, à l’instar de Rémi Aubrun – « Si Ian et Adrien trouvent vite les manettes, ils peuvent créer une grosse surprise : ils vont au moins aussi vite tout le temps que les cadors, alors que le bateau ne doit encore être exploité qu’à 80-85% de son potentiel ». Tanguy Leglatin abonde : « Le Max 40 est très polyvalent, au-dessus des autres dans du vent inférieur à 10 nœuds et supérieur à 18. Et plus il y a de mer, plus il est impressionnant, il a une grosse capacité à utiliser l’énergie de la mer ».

Si Crédit Mutuel semble donc en mesure de jouer plus que les trouble-fête, cette Jacques Vabre, comme sur la Route du Rhum l’an dernier, devrait proposer un nouvel épisode du duel entre les Mach 3 et les deux Lift, que Tanguy Leglatin estime très proches : « Le Mach 3 reste plus polyvalent, le Lift a toujours ses allures privilégiées de reaching sous foc, mais sur la globalité des conditions, ils se valent. » A performances plus ou moins égales, ce sont donc les équipages qui vont faire la différence, et à ce jeu-là, nos experts mettent plutôt en avant les duos évoluant sur les plans Manuard, à savoir Aymeric Chappellier-Pierre Leboucher sur Aïna Enfance & Avenir – qui a remporté cette année le Défi Atlantique, la Normandy Channel Race et les Sables-Horta -, Sam Goodchild-Fabien Delahaye (Leyton) et Luke Berry-Tanguy Le Turquais (Lamotte-Module Création), vainqueurs du Fastnet.

« Tous ceux qui ont accumulé beaucoup de milles et ont fait considérablement évoluer leur bateau et leur jeu de voiles, comme Aymeric, qui a une expérience dingue, partent avec un avantage », estime Sam Manuard, tandis que Yoann Richomme ajoute : « Je vois bien une bagarre entre Leyton et Aïna avec peut-être un petit avantage au premier. Je suis allé faire une nav sur mon ancien bateau à laquelle ils participaient aussi, Sam et Fabien m’ont paru vraiment maîtriser le dossier, je n’avais jamais vu un Mach 3 aussi rapide. Ils ont en outre un bon atout avec Fabien qui est un fin stratège météo. » Manfred Ramspacher se montre lui aussi impressionné par le duo : « Sam est très doué et a une grosse expérience du large, Fabien est aussi très affûté ». Rémi Aubrun miserait plutôt sur Luke Berry et Tanguy Le Turquais : « Ils sont impressionnants en vitesse, arrivent en haut de courbe, ils ne vont pas faire beaucoup de bêtises « .

Quid des duos Louis Duc-Aurélien Ducroz (Crosscall Chamonix-Mont-Blanc) et William Mathelin-Moreaux-Marc Guillemot (Beijaflore) embarqués sur les deux derniers plans Lombard mis à l’eau en 2017 et 2018 ? Si Manfred Ramspacher juge que Louis Duc a « un très bon bateau, capable d’aller 20% plus vite que les Mach dans certaines conditions » et si Rémi Aubrun met en avant « le grain de folie » du duo Duc-Ducroz, Yoann Richomme pondère : « Louis connaît bien son bateau, il s’est payé un beau jeu de voiles cette année, il a faim et aura à cœur de montrer qu’il en a dans le bide, mais je le mettrais quand même un cran en-dessous, je ne sais pas si le duo est très homogène. » Même analyse faite par Rémi Aubrun à propos du tandem Mathelin-Moreaux-Guillemot : « Ça ne sent pas le couple homogène. La Transat Jacques Vabre est un parcours vachement dur, je ne suis pas sûr que ce mélange de générations marche, j’ai peur que ça soit compliqué en termes de communication. »

Du côté des outsiders, Kito de Pavant et Achille Nebout auraient pu avoir un rôle à jouer s’ils étaient partis avec toutes leurs cartes en main mais ils ont été obligés de louer le bateau de Jean Galfione après le démâtage récent de leur plan Verdier Made in Midi. Nos experts citent également Catherine Pourre et Pietro Luciani (Eärendil), très réguliers, troisièmes du Fastnet, ou Jörg Riechers et Cédric Château (Linkt, plan Owen-Clarke mis à l’eau l’an dernier). Qu’en pense le skipper allemand ? « On vise une place entre 5 et 9, et si on fait une belle stratégie, on peut créer une belle surprise et finir dans le Top 5, mais en vitesse pure, on ne peut pas rivaliser avec les autres, notre bateau est du niveau des Mach 2″.

Le mot de la fin est pour Tanguy Leglatin : « Le niveau d’engagement de chaque équipage va beaucoup jouer, car comme les bateaux vont de plus en plus vite, capables de tenir 17-18 nœuds de moyenne, la vie à bord est dure, surtout sur un bateau comme le Mach 3, très humide. La faculté de l’équipage à toujours remettre de la toile sera déterminante. »

Le podium de nos experts : 1. Leyton, 2. Lamotte-Module Création, 3. Crédit Mutuel.


Multi50 : petit plateau, grand favori. Avec trois bateaux au départ, la régate en Multi50 s’annonce moins indécise, d’autant que Thibaut Vauchel Camus (associé à Frédéric Duthil), troisième de la Route du Rhum l’an dernier sur Solidaires en Peloton-ARSEP mis à l’eau début 2018, a un net avantage d’expérience par rapport aux duos Sébastien Rogues/Matthieu Souben (Primonial, l’ex Réauté Chocolat vainqueur du Rhum), qui débute dans la classe, et Gilles Lamiré/Antoine Carpentier (Groupe SCA-Mille et un sourires). « Thibaut est très nettement favori, il s’est vraiment préparé pour la Jacques Vabre, le bateau est réglé pour le large depuis sa remise à l’eau, et il forme un équipage solide avec Frédéric », juge Lalou Roucayrol, le tenant du titre (Arkema n’a pas souhaité s’aligner cette saison).
Erwan Le Roux, président de la classe Multi50, estime cependant que Sébastien Rogues et Matthieu Souben ont une carte à jouer : « Le bateau est fiable, Armel en a fait un avion de chasse, très à l’aise au large au reaching. Après, si ça part dans la baston en mode un peu guerrier, ça sera plus simple à gérer pour Thibaut qui a déjà vécu ça. Mais je pense que Seb a déjà bien pris confiance dans son bateau, il a beaucoup navigué en Grand prix, il a vu qu’il pouvait avancer vite et est bien épaulé par Mathieu qui a déjà navigué en Multi50 avec Lionel Lemonchois. »
Reste que, selon Armel Tripon, « on est en général très mesuré pour une première transat, parce que ce sont des bateaux casse-gueule, on n’a pas encore les réflexes et on ne sait pas jusqu’où on peut pousser le bateau. Le faire marcher en baie à la journée et en équipage, c’est une chose, te retrouver sur un quart de nuit avec des grains et de la mer, ce n’est pas du tout la même. On se souvient qu’Eric Defert avait chaviré comme ça il y a deux ans. Et Seb démarre une histoire avec son partenaire, ça serait bête de prendre trop de risques. » Les trois skippers jugent enfin le duo Gilles Lamiré-Antoine Carpentier (ce dernier débute en Multi50) en retrait : « Gilles n’avait pas l’air d’avoir encore trouvé les manettes sur les Grands Prix », résume Armel Tripon.

Le podium de nos experts : 1. Solidaires en Peloton-ARSEP, 2. Primonial, 3. Groupe SCA-Mille et un sourires.

Photo : Jean-Marie Liot/Alea #/TJV 2019

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