Christian Le Pape patron du Pôle Finistère Course au large

Christian Le Pape : « Une nouvelle génération de marins arrive »

La Transat Jacques Vabre a été couronnée de réussite pour le Pôle Finistère course au large, puisque le podium en Imoca est constitué à 100% de marins s’entraînant à Port-la-Forêt. Une satisfaction pour son directeur, Christian Le Pape, qui fait un tour d’horizon de l’actualité de la course au large et du pôle avec Tip & Shaft.

La victoire de Charlie Dalin et Yann Eliès sur la Jacques Vabre est-elle une surprise ?
La surprise vient plus de la fiabilité d’un bateau récemment mis à l’eau que du potentiel de l’équipage et du bateau qui, en entraînement, avait montré qu’il était véloce et à l’aise dans toutes les conditions. Sur cette édition, il faut reconnaître que les conditions ont été plutôt clémentes, et comme Apivia a bénéficié d’un dispositif de mise au point extrêmement performant, c’est finalement normal qu’un bateau de cette nouvelle génération de foilers, qui va beaucoup plus vite dans toutes les conditions, termine devant, même si on attendait plus Charal.

Qui avait quasiment partie gagnée avant le Pot-au-noir, coup de malchance pour Jérémie Beyou et Christopher Pratt ?
On a parlé d’onde d’est, d’images satellites, peut-être que Charlie et Yann ont vu quelque chose se déplacer, mais il faut reconnaître qu’ils étaient dans une position bien plus facile que Jérémie et Christopher qui ont servi de repères à ceux de derrière : quand tu vois le bateau de devant arrêté, tu vas forcément tenter un contournement. Jérémie et Christopher ont quand même été particulièrement punis, 350 milles de perte, c’est rarement ou jamais vu. C’est dommage pour eux car ils avaient très bien navigué jusque-là, avec un départ prudent au Havre pour éviter les croisements, puis une stratégie de figariste quand ils ont attendu jusqu’au dernier moment pour choisir entre routes ouest et est pour finalement jouer le paquet, ce qui m’a paru très raisonné. Et en vitesse, ils avaient un petit plus, ils allaient parfois 1-1,5 nœud plus vite qu’Apivia.

Quelles sont les bonnes surprises de cette Jacques Vabre ?
Ce ne sont pas vraiment des surprises, mais Apicil, Corum et Banque Populaire ont tenu la dragée haute aux foilers pendant un bon moment, avant de logiquement perdre au reaching. Banque Populaire finit sixième, il a eu des trajectoires toujours rectilignes et fluides, sans jamais de soubresauts, c’est très propre. PRB, même si on l’attendait sur le podium, a aussi fait une belle course – Kevin (Escoffier) n’a pas énormément navigué en amont sur le bateau – 11th Hour également. Il nous avait étonnés à l’entraînement, parce qu’il était vraiment au-dessus du lot en VMG bas, mais ce n’était en revanche pas le bateau extraordinaire qu’on nous avait vendu dans les allures de reaching et de medium. Je trouve que sur cette transat, ils ont bien progressé. Il faut aussi parler d’Advens qui s’est arrêté, est reparti en n’allant pas forcément du bon côté, mais a alors montré un potentiel important, ils ont dû pas mal tirer dessus.

Il y a 37 candidats pour le prochain Vendée Globe, on imagine que certains vont frapper à la porte du Pôle, comment avez-vous prévu de vous organiser ?
Nous avons déjà bloqué à une dizaine le nombre de bateaux qui prépareront le Vendée Globe avec nous. Cette année, nous avions intégré 11th Hour Racing, car nous souhaitions avoir une vue du potentiel de l’ex Hugo Boss, qui nous avait peut-être échappé il y a quatre ans, mais le groupe est arrêté pour l’année prochaine avec Jérémie Beyou, Sébastien Simon, Kevin Escoffier, Charlie Dalin, Sam Davies, Clarisse Crémer, Damien Seguin, Boris Herrmann, et Romain Attanasio, et quelques incertitudes concernant Yann (Eliès), Jean (Le Cam) et Nico Troussel, qui ont leur place s’ils veulent venir s’entraîner avec nous.

A propos de Yann Eliès, crois-tu en son projet ?
Je vais prendre un joker parce que le ne connais pas la réalité du projet, cela a vraiment dû être décidé au tout dernier moment, je ne suis même pas sûr que Charlie (Dalin) ait été au courant avant le départ de la Transat Jacques Vabre. Après, ça ne me semble pas complètement irréalisable.

Cela pose-t-il des problèmes dans l’organisation des stages d’avoir des bateaux dont les performances sont devenues si différentes ?
Je pense que ça en posera beaucoup moins que sur le précédent Vendée où il y avait une certaine psychose du secret liée à la nouvelle approche des foils, cela avait été extrêmement lourd à gérer. Là, c’est beaucoup plus serein, le partage, qui est l’ADN de notre fonctionnement, est très bon, l’un des meilleurs depuis trois ou quatre Vendée Globe. C’est peut-être dû au fait qu’il y a une nouvelle génération de marins qui arrivent et apportent une certaine fraîcheur, tout en étant assez leaders parce qu’ils sont dans une dynamique positive après leurs années Figaro.

Parlons d’autre chose : quel est ton regard sur Brest Atlantiques ?
On est dans la très haute technologie avec des bateaux fantastiques, mais ce qui fait pour moi l’intérêt majeur de l’approche sportive, l’incertitude liée au résultat, est moins importante que sur d’autres séries. Là, on a quatre bateaux, qui sont en plus très différents : Actual , qui ne peut jouer que sur sa finesse stratégique pour faire des coups, Sodebo, pas encore totalement mis au point, et Macif et Gitana qui se tirent la bourre. Tout est très impressionnant, mais il manque ce sel de l’incertitude qu’on a en Imoca ou en Figaro et qui me touche plus.

A propos de Figaro, quel bilan dresses-tu de la première année du nouveau bateau ?
C’est un bateau plutôt fun, qui, en termes de modernité, correspond à son époque. Après, on ne voudrait pas au Pôle renouveler l’année 2019 qui aura été épuisante en termes de mise au point et d’optimisation et a occulté la dimension sportive, j’ai été frustré de passer autant de temps dessus. On va laisser à la classe et à Bénéteau l’excuse de la jeunesse, mais j’espère qu’on ne retrouvera pas ça en 2020. Sachant qu’il y a une transat printanière (l’AG2R La Mondiale) à venir avec des bateaux qui, à ma connaissance, en course, n’ont pas affronté 45 nœuds au large.

Tu disais lors de la Solitaire que le Figaro 3 vous avait fait perdre quelques repères, penses-tu la même chose aujourd’hui ?
L’œil s’est exercé depuis et s’est habitué à des réglages, des positions, des assiettes, on a progressé, mais effectivement, ça a changé, notamment avec le gennak qui, sur certains angles, peut faire de grosses différences. Je pense aussi que c’est plus engagé. Pour les anciens, le delta physique est plus important, parce que le bateau est beaucoup plus dur. Si tu n’aimes pas te faire mal, il faut vraiment faire autre chose.

Quelles sont pour toi les révélations de la saison ?
Le champion de France déjà (Benjamin Schwartz) ! Il n’est pas de chez nous, je ne le connaissais pas du tout, mais un bizuth champion de France, je n’ai jamais vu ça. Après, il a bénéficié sur la Solitaire d’une certaine clémence quand il a été redressé [quand il n’a pas pu prendre le départ de la deuxième étape après avoir été percuté par le bateau d’Alain Gautier, NDLR], mais c’est un beau champion de France qui mérite son titre. Ce qui est étonnant, c’est qu’il aura fait une pige d’un an et il s’en va, il s’est désisté au dernier moment de la sélection Macif, ça veut dire qu’il va faire autre chose. Sinon, il y a eu Tom Laperche, deuxième de la première étape de la Solitaire pour sa première participation, on n’avait plus vu ça depuis Armel (Le Cléac’h). C’est important pour nous, parce que ça veut dire qu’on ne s’est pas trompés, je pense aussi que ça a joué auprès de nos partenaires quand ils ont dit banco pour le projet fille.

Justement, vous avez reçu 31 candidatures pour ce projet de Bretagne CMB Océane, avez-vous été surpris ?
Oui, je ne m’attendais pas à ça. Après, je pense que beaucoup de filles ont fait acte de candidature dans une logique de Jeux olympiques, c’est un déclencheur important qui fait rêver beaucoup de monde.

Et ça fait rêver le Pôle ? Entendez-vous jouer un rôle majeur dans la préparation de l’épreuve de course au large de Paris 2024 ?
C’est déjà le cas, puisque le pôle, et en particulier Jeanne (Grégoire), a été chargé par la fédération d’assurer le suivi du dernier Championnat d’Europe à Venise. Il y a un seul pôle France course au large, donc il n’y a pas de raison que ça ne continue pas par la suite. C’est d’ailleurs la volonté de la fédé d’impliquer le pôle dans la sélection et l’entraînement des équipages. Si on déconnecte la voile olympique de la course au large, on marche sur la tête.

Fédération, dont tu fais partie (il est responsable de la course au large au sein du pôle haute performance de la DTN, voir l’organigramme)…
Oui, mais je ne suis pas décideur, il y a un DTN, un directeur de l’équipe de France, un président, un vice-président, je ne suis pas leader de décision à la fédé.

Le projet Bretagne CMB Océane s’inscrit-il aussi dans cette perspective olympique ?
Ce n’est pas notre priorité aujourd’hui. La priorité en 2020, c’est de former et de suivre une jeune skippeuse sur la Solitaire du Figaro, le bateau ne fera pas la Transat AG2R. Après, on part du principe qu’une bonne solitaire sera capable de s’adapter assez facilement à du double – ce qui n’est pas forcément le contraire – sur un format olympique qui ressemble plus à un 800 mètres qu’à un marathon et sera assez proche d’une étape de Solitaire.

Finissons par toi : tu avais évoqué un moment ta future retraite (il a 62 ans), où en es-tu dans ta réflexion ?
C’est vrai que j’avais annoncé qu’un jour, je prendrais ma retraite, mais je pense ce n’était pas une bonne chose d’en parler. Quand tu fais ça, tu donnes l’impression d’être en pré-retraite et has been, donc je ne le dis plus. Je serai forcément un jour frappé par la limite d’âge, mais aujourd’hui, je n’ai pas de lassitude et je n’ai pas le sentiment d’être déconnecté, j’espère que je partirai avant de sentir ça, je ne veux pas non plus faire l’année ou le projet de trop. Maintenant, je pense que je ne ferai pas les Jeux si on nous demande de nous impliquer, ni la préparation du Vendée Gobe 2024. Est-ce que j’arrêterai le 1er février 2021 quand tous les bateaux du Vendée 2020 seront arrivés ? Je n’en sais rien.

Photo : Pôle Finistère course au large

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